Comment parler aux gens
Les bases de thérapie interpersonnelle
En psychiatrie, certains patients ont des capacités interpersonnelles très faibles. J’entends par là qu’ils n’arrivent pas à communiquer efficacement avec les autres, ce qui rend leurs relations amicales ou sentimentales très difficiles. Ça devient ensuite source d’une souffrance à peine supportable.
Avant d’être stable, les compétences interpersonnelles sont difficiles à comprendre, et encore moins à développer. Mais tôt ou tard, il faudra passer par là : c’est une nécessité absolue.
Je vous propose de regarder quelques commentaires que j’ai reçus sur un post récent. Ce sont de bons exemples.
Abonnez-vous pour ne manquer aucun article.
Voici mon post :
Je viens de voir cette image chez un influenceur santé sur les réseaux sociaux – plusieurs milliers d’abonnés.
Le problème principal est très simple :
C’est une étude ouverte, donc on aurait pu donner n’importe quoi : ils se seraient améliorés.
Les patients TDAH s’améliorent franchement avec un placebo.
Il n’y a aucune preuve d’efficacité dans ce papier.
Je me permets de vous mettre le lien de l’étude, qui se trouve être française.
Il est étonnant qu’elle ait été financée, mais c’est un autre sujet.
Enfin, les intéressés trouveront une étude randomisée négative ici.
Attention à ce que vous lisez.
Les concepts sont ici assez simples et forment la base de la médecine fondée sur les preuves :
Les patients s’améliorent avec du placebo. Dans une étude clinique, le groupe placebo bénéficie en réalité de l’évolution naturelle de la maladie, la régression vers la moyenne, les attentes des patients envers l’intervention qui accompagne le placebo (les consultations qui se font fréquentes, l’attachée de recherche clinique, l’infirmière de recherche…) et l’effet placebo lui-même.
Pour corriger ça, on compare (autant que possible) un groupe de patients avec le médicament actif, avec un autre groupe qui reçoit la même intervention à l’exception du médicament – du placebo.
Je pensais que c’était très basique.
Voici un des commentaires que j’ai reçu :
Intéressant ; « les patients TDAH s’améliorent franchement même avec un placebo »… J’aime bien comment vous avez l’art de gentiment discréditer les malades psychiatriques sous prétexte que vous l’êtes (TDAH et malade psychiatrique) et qu’en plus vous êtes psychiatre ; donc doublement plus compétent pour vous exprimer.
Pas étonnant que les patients neurodivergents vous rentrent dedans (je ne dis pas qu’ils ont raison, mais vous savez pertinemment qu’un propos comme celui-là : « les TDAH/autistes guérissent quoi qu’on leur donne » va être interprété par ces derniers comme une discréditation de leur pathologie… et pourtant vous le faites).
Ici, l’erreur fondamentale est celle de l’attribution d’intention. La personne pense que je savais que ce post allait discréditer une pathologie – et que je l’ai fait en toute connaissance de cause.
Mais il n’en est rien. Je vais vous dire ce que je pensais en faisant ce post :
C’est un bon exemple du concept d’étude ouverte, secondairement réfutée par une étude randomisée
La seconde étude est un véritable clusterfuck, et ça va être un bon article à détailler un peu plus en profondeur pour le blog.
Certains patients réfléchiront à deux fois avant d’investir dans du magnésium ou un autre complément alimentaire potentiellement inutile
Certains influenceurs santé réfléchiront à deux fois avant de faire de la publicité avec des études bidons.
Je critique les institutions, mais il y a dans les influenceurs santé bien plus de malice – et autant de danger pour les patients.
Autrement dit, je pensais à plein de choses, mais pas qu’un “neurodivergent” allait se sentir discrédité. L’efficacité de l’effet placebo est tellement une évidence pour moi que ça n’est pas rentré dans les calculs.
La personne à l’origine du commentaire n’était pas la seule à être dérangée. Voyez plutôt le second commentaire :
En tant qu’adulte TDAH, cette phrase m’a choquée et j’attends d’abord une explication avant de réagir.
C’est beaucoup mieux. Il n’y a pas de devinette quant à mon intention. L’émotion est décrite telle qu’elle est ressentie. Je trouve qu’elle est injustifiée – on en reparlera –, mais c’est une base de discussion beaucoup plus saine.
La première personne a ensuite renchéri :
En fait, je me demande parfois si ce monsieur autodiagnostiqué TDAH l’est vraiment ou s’il n’est pas juste bipolaire (évidemment, « mon fils est TDAH » passe beaucoup mieux que « mon fils est bipolaire »).
J’exige un diagnostic officiel (et non pas un autodiagnostic ; on sait très bien que diagnostiquer un TDAH chez un « malade mental » comme une personne bipolaire n’a aucun bénéfice ou intérêt).
Après, les TDAH, on a tendance à être plus cool que les autistes, mais quand même ; c’est très gentiment et professionnellement invalidant, héhé.
Encore une fois, rien ne va. La personne exige – mais je ne lui dois rien. Et pour justifier l’attribution d’intention initiale, c’est la surenchère :
“Puisque le Dr Sikorav cherche à discréditer la maladie, peut-être qu’il n’est tout simplement pas atteint lui-même.”
L’hypothèse alternative (la personne n’a tout simplement pas compris ce que j’ai voulu dire) n’est pas verbalisée.
Ça continue :
On ne va pas s’acharner à démontrer que monsieur le psychiatre a tort, comme auraient tendance à le faire les TSA, qui ont cette caractéristique d’acharnement, d’obsession et de quête extrême de la vérité et de la justice/justesse, davantage que les TDAH (on l’a aussi, mais pas jusqu’à l’acharnement).
À ce stade, on peut se demander pourquoi la personne n’a pas utilisé ce temps pour regarder sur internet l’importance de l’effet placebo dans le TDAH.
J’en profite pour rappeler qu’il y a bien des façons de définir un TDAH, mais que la “quête extrême de la vérité et de la justice” n’en fait pas partie. J’en veux pour preuve la prévalence du TDAH en prison.
J’ai répondu en citant un article.
Mesdames, vos désirs sont des ordres :
entre 20 et 40% des adultes avec un TDAH s'améliorent sous placebo
https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1087054718780328
La première personne a répondu à son tour :
Merci pour votre retour, Dr Sikorav. Cela dit, mon commentaire n’était pas du tout une critique. Je voulais simplement souligner que ce type de propos allait forcément susciter des réactions (vous semblez le savoir et l’apprécier 😉 : ça s’appelle l’engagement sur YouTube ; donc bravo pour votre sens du business), et je vois même que vous aviez déjà anticipé nos réactions avec cet article.
L’erreur persiste, il n’y a pas de machine arrière. Non seulement je savais que ça “allait susciter des réactions” – alors qu’on est sur un post beaucoup trop bref pour les algorithmes – mais j’ai aussi le “sens du business.” Bouquet final : j’avais déjà anticipé les réactions.
En psychodynamie, on parlerait de projection. Je sais que ça va vous plaire : vu que la personne pense pouvoir deviner les intentions des gens, elle projette sur l’autre ce défaut – pour mieux lui reprocher ensuite. Ainsi, j’ai fait ce post en sachant que certains allaient être choqués. Et j’avais déjà préparé l’article en anticipant ces réponses.
C’est machiavélique de ma part – et dans cette hypothèse, ça n’a rien à voir avec le fait que le placebo m’intéresse depuis plus de 10 ans maintenant.
Notez que ça permet aussi d’externaliser le fautif :
“Ce n’est pas moi qui gère mal l’interaction et qui suis choquée pour des mots qui n’ont pas été écrits, ou des pensées qui n’ont pas eu lieu. C’est lui, qui avait tout prévu. Ma colère n’est que la réaction normale à son comportement – ce qui la justifie.”
En me lisant, vous avez peut-être été un peu dégoûté par le raisonnement. Je fais précisément ce que je critique: la devinette à l’intention. C’est en effet l’une des choses qu’on reproche à la psychanalyse mal faite, c’est précisément cette sale habitude de penser que le clinicien sait mieux que le patient ce qui lui arrive. “Vous n’avez pas simplement oublié vos clefs, c’est un acte manqué pour ne pas rentrer chez vous.”
Personnellement, c’est la partie de la psychanalyse qui me fait péter un plomb – même si tous les praticiens ne tombent pas dans le piège, évidemment.
Retour à notre histoire. Le dernier commentaire avait une suite, mais comme c’est écrit par une IA, je vous épargne cette souffrance. Je réitère encore une fois mon souhait de ne pas discuter avec des robots.
Pourquoi je vous parle de ça ?
Parce que la souffrance peut être tout à fait authentique, et qu’on peut avoir des milliers de bonnes raisons pour être défaillant sur le plan interpersonnel.
Mais la stabilité impose qu’on se penche sur ces difficultés quand elles sont présentes. Et très souvent, le point de départ, c’est d’arrêter de prétendre qu’on peut deviner les intentions des gens. Je n’ai pas d’études sur le sujet, mais d’expérience, plus les patients pensent qu’ils ont cette capacité, plus ils se trompent.
On n’en entend pas beaucoup parler, mais je vous assure que la plupart des patients s’y prennent très mal avec les gens.
Moi le premier. Et encore, je suis meilleur que je ne l’ai jamais été.
Imaginez ce que c’était avant.
Vous lisez l’édition gratuite de Psychiatrie Internationale. L’édition complète donne accès aux articles quotidiens, aux analyses plus longues, aux archives complètes et aux questions-réponses en direct réservés aux abonnés.
Pour ceux qui veulent un récit plus personnel sur la psychiatrie, le trouble bipolaire, l’hôpital et les traitements : mon livre Blouse blanche, idées noires est disponible ici.

