La santé mentale des étudiants en médecine
Encore une bouse
Vous connaissez mon avis sur la question : la santé mentale des soignants est un vrai problème. Parmi les soignants, celle des médecins me concerne particulièrement, parce que j’ai fait l’expérience des dégâts que ça peut engendrer. Soit-dit en passant, j’ai vu ça de bien plus près que la plupart de mes détracteurs.
Et parce que c’est un sujet important, il mérite qu’on le traite avec sérieux. Très souvent, ça n’est pas le cas. Exemple :
L’association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF) a récemment partagé les résultats de son enquête.
Le rapport, évidemment, est basé sur un questionnaire administré en ligne. Le questionnaire est pourri à souhait, et ne peut que faire exploser les prévalences des difficultés “dépistées”. Ils ont utilisé la HAD. La méthodologie est décrite ainsi :
Anxiété & Dépression (HAD)
L’échelle HAD est un instrument qui permet de dépister les troubles anxieux et dépressifs. Elle comporte 14 items cotés de 0 à 3. Sept questions se rapportent à l’anxiété (total A) et sept autres à la dimension dépressive (total D), permettant ainsi l’obtention de deux scores (note maximale de chaque score = 21).
Un score supérieur à 10 correspond à une symptomatologie certaine (anxieuse ou dépressive).
L’échelle HAD évalue la symptomatologie à un instant précis et non pas sur l’année écoulée. Les chiffres obtenus sont donc certainement plus faibles que la réalité sur l’année.
“Un score supérieur à 10 correspond à une symptomatologie certaine”. D’où ça sort ? Je suis loin de partager cette conviction, et je ne suis pas le seul. Vu que l’échelle était à la base validée en Français pour dépister ces problématiques chez des patients hospitalisés en médecine interne, puis en cancérologie, on a du mal à comprendre le grand-écart qui a été fait.
J’attire votre attention sur l’importance du contexte. Quand on dépiste de l’anxiété chez un patient hospitalisé, en cas de faux positif, il ne se passe pas grand-chose. On voit le patient, on constate qu’il n’y a rien à faire, et on n’en parle plus. On tolère donc les faux positifs. Par contre, il ne faut pas se rater : on ne veut pas de faux négatifs. Autrement dit, la sensibilité augmente au prix de la spécificité.
Quand on se sert de ce genre d’outils pour faire du dépistage en ligne à grande échelle, on a un problème. Et quand on fait passer le dépistage pour une “symptomatologie certaine”, on se lance dans quelque-chose dont on va avoir du mal à sortir.
Comme la méthodologie est merdique, les résultats sont merdiques.
52 % des participants présentent un état anxieux, 13 % des participants un état dépressif. À quel point c’est merdique ? Eh bien, on peut le mettre en image. Voilà ce que l’ANEMF revendique pour la population étudiante :
Voilà ce qui s’est réellement passé. C’est nettement moins impressionnant :
On ne sait pas ce qu'il en est pour la partie grisée de la population étudiante.
Pourquoi ? Tout simplement parce que seulement 12 % des étudiants en médecine ont répondu.
Suite à cette période de diffusion, nous avons pu obtenir 6663 réponses complètes grâce à une forte implication de tous les membres du réseau de l’ANEMF, soit près de 12 % de la population étudiante en médecine de France.
Autrement dit, on sait 52% de 12% des interrogés ont un score supérieur à 10 pour l’anxiété, et 13% des 12% interrogés pour la partie dépression. Le reste est inconnu.
Vous voyez donc comment on arrive à travestir les résultats. Vous pouvez être sûr que ceux qui n’ont pas répondu ne sont pas les mêmes qui ceux qui ont répondu. Si vous m’envoyez un questionnaire pour m’interroger sur ma santé mentale, je ne vais pas répondre : je vais tellement bien que j’ai mieux à faire.
On a donc deux problèmes.
L’utilisation d’une échelle pour faire quelque-chose qui n’était pas prévu à la base.
L’utilisation d’une population particulière - celle qui répond à des questionnaires de santé mentale bidons sur internet.
Jusqu’ici, c’est très mauvais, mais c’est classique. Je dirais qu’on est dans la banalité de la médiocrité : je n’aurais même pas relevé le problème, tellement on baigne dedans. Mais il y a une une page qui m’a fait me vomir dans la bouche : la comparaison avec la population française.
Oh la vache. C’est carrément inquiétant quand on regarde ce tableau. Le problème, c’est que ces chiffres ne sont pas seulement issus de populations qui n’ont rien à voir, ils ont aussi été récupérés très différemment.
On l’a déjà dit : les étudiants en médecine ont eu droit au bon vieux questionnaire en ligne, 88% d’entre eux n’ont pas répondu. On parle d’un échantillon non-probabiliste : on prends ceux qui répondent, et on ne s’emmerde pas. Le biais de sélection est évident, mais ça permet de faire des statistiques facilement.
Pour le baromètre Santé Publique France, heureusement, ils se sont un peu plus creusé la tête. Ils ont interrogé 24 514 personnes, et 44,3% ont répondu. Le module HAD a été posé aléatoirement à 4 829 personnes âgées de 18 à 85 ans. Vous notez que l’âge des populations n’a tellement rien à voir que la comparaison est grotesque, mais on n’est plus à ça près. Pour ceux que ça intéresse, chez les étudiants, on est à 14,2%. Et chez les 18-24 ans : 11,3%.
Les entretiens se sont faits par téléphone, et une fois toutes les données récupérées, les statisticiens ont pondéré le tout selon la probabilité d’inclusion et la structure de la population française.
C’est le même problème pour les idées suicidaires et pour la sédentarité.
Autrement dit, le “baromètre de la qualité de vie étudiante” de l’ANEMF est minable. C’est toujours la même chose. On sort des statistiques alarmantes qui ne ressemblent à rien, et on inonde les médias, qui reprennent tout sans discuter.
Vous noterez sûrement que je suis un peu agacé en écrivant ces lignes. J’ai vu des collègues mourir de suicide, et d’autres ravagés par des maladies mentales. Mes collègues décédés, les survivants et les futurs concernés méritent tous bien mieux que ça.
Bon week-end à tous ! Pour ceux qui ne l’ont pas vu, le replay des 9 heures de formation est disponible. C’est pour le grand public, mais on se prend pas mal la tête.
Mon livre est disponible sur Amazon, la Fnac et en librairie. Les deux liens sont affiliés.






Quelle horreur cette enquête ...
Ce probleme est valable pour tous les resultats statistiques.... et peut aussi etre interprete dans se sens qui arrange.....
Votre livre est tres instructif
Je suis maman d’un fils diagnostique bipolaire depuis 2011 suite a une hospitalisation sous contrainte effectuee suit a mon appel du SAMU il avait 31 ans.... Depuis il rechute souvent ... c est tres complique a gerer ...