Les études de la semaine
Un nouvel antipsychotique, inflammation, TCC via smartphone, et autres nouvelles
C’est le moment de se pencher sur la littérature scientifique notable de ma semaine. Vous êtes maintenant familiers avec le principe : je vous résume et vous propose les papiers qui méritent d’être lus – ou au moins connus, avec une image quand c’est possible.
Abonnez-vous pour ne manquer aucun article.
Est-ce que les psychédéliques peuvent changer la personnalité ? Si on en croit les consommateurs, oui : c’est même transformatif. Si on regarde ce papier, c’est moins clair.
Les auteurs ont regardé la personnalité d’étudiants après qu’ils aient consommé des psychédéliques pour la première fois. Ils ont ensuite comparé leur trajectoire avec les étudiants n’ayant jamais pris de psychédéliques.

Vous retrouvez l’acronyme OCEAN du Big Five pour Ouverture à l’expérience, consciensiocité, extraversion, agréabilité, et névrosisme.
En bleu, les consommateurs de psychédéliques, en vert, ceux qui n’en ont jamais pris. Si vous regardez avant (pre) et après (post), ça n’a rien d’incroyable.
On peut noter qu’avec la consommation de psychédéliques, la consciensiocité ne bouge pas alors que le névrosisme diminue un peu. Mais comme ces différences ne survivent pas quelques corrections statistiques, on peut surtout dire que les étudiants qui essaient les psychédéliques sont différents des autres.
Il y a bien sûr des objections à faire au papier, mais c’est un discours différent de celui qu’on entend un peu partout. Les fans de méta-analyses pourront consulter cet article.
Source : Personality changes following first-time psychedelic use in college students in Germany
Quelle est la fraction de troubles bipolaires et de schizophrénies qu’on pourrait éviter en supprimant les traumatismes infantiles ? Excellente question, et voici une tentative de réponse.
Pour la schizophrénie, on est environ à 14% (encadré en jaune sur le schéma). Notez que la fraction diminue à 8,6% si on ajuste les résultats pour le statut socio-économique – ce qui semble nécessaire. C’est pas rien, mais on serait loin de tout faire disparaître. L’intervention la plus efficace serait de supprimer les addictions, qui sont responsables de 18% des cas (en vert). Pareil, les chiffres baissent quand on ajuste.
Pour le trouble bipolaire, environ 20% des cas seraient absents s’il n’y avait plus d’ACE, pour adverse childhood experiences (en rouge). Vous notez que ça n’est pas équivalent au traumatisme infantile, les deux termes sont parfois utilisés à tort à l’identique. Là aussi la correction rend les chiffres moins impressionnants.
Les infections dans l’enfance ont plus d’impact dans la bipolarité que dans la schizophrénie, et les autres domaines participent pour 5% ou moins des cas.
Je ne détaille pas la méthodologie. C’est le problème de la génétique psychiatrique : les résultats sont intéressants, mais quand on regarde comment ils sont obtenus, on grince vite des dents1.
Vous avez un peu de chiffres à mettre derrière le discours plus nuancé à propos du traumatisme et des maladies mentales – c’est un facteur de risque, ni nécessaire, ni suffisant. Notez que d’autres papiers vous diront que le rôle causal du cannabis dans la schizophrénie est surévalué.
Est-ce que la thérapie cognitive et comportementale délivrée par smartphone peut prévenir un épisode dépressif majeur chez des adultes qui sont juste en dessous du seuil clinique ? A priori, oui.
Les risques relatifs sont impressionnants2 – une diminution de 34% ! Mais comme le risque de base est faible, on arrive à un nombre de patients à traiter3 de 25, avec un intervalle de confiance qui va de 14 à 167. Autrement dit, peut-être qu’il faut que 14 patients fassent la TCC pour éviter qu’un patient fasse une dépression – ou peut-être qu’il faut en traiter 167. C’est pas très précis, et ça change pas mal la donne.
Ne faites pas l’erreur de penser qu’un élément est plus efficace qu’un autre. C’est un piège classique : les intervalles de confiance se superposent largement4.
Est-ce qu’un agent anti-inflammatoire costaud peut traiter une dépression résistante ? Non. En tout cas pas le tocilizumab – un anticorps dirigé vers le récepteur de l’interleukine 6. La différence avec le placebo est inexistante :
L’étude ne comportait que 30 patients, et manquait de puissance statistique. Quand on regarde les valeurs nominales de rémission et de réponse, c’est beaucoup plus intéressant :
Tocilizumab : 54% de rémission, 46% de réponse
Placebo : 31% de rémission, 19% de réponse
Mais comme le critère principal d’évaluation n’était pas celui-là, ça sera (peut-être) pour une prochaine fois. Je suis moyen convaincu. Vous trouverez des papiers négatifs sur l’infliximab, un autre anti-inflammatoire dans la dépression ici et là. Retenez que la “voie de l’inflammation” est encore au stade exploratoire – et ça ne date pas d’hier.
Source : Interleukin 6 as a Treatment Target for Depression: A Proof-of-Concept Randomized Clinical Trial
Un papier intéressant qui montre qu’avec le ceperognastat, on peut ralentir l’atrophie cérébrale dans la maladie d’Alzheimer – 50% de perte de volume cérébral total en moins par rapport au placebo –, mais dégrader l’état des patients. Par rapport au placebo, les patients sous ceperognastat à haute dose ont progressé 32% plus vite.
On peut donc ralentir l’atrophie cérébrale, mais aggraver la démence. De quoi apporter un peu de nuance aux études qui se concentrent sur le volume.
Encore une molécule qui diminue la présence de protéine tau, mais qui se foire en clinique.
Notez qu’à 0,75 mg, les patients se dégradaient moins que sous placebo – de façon non significative. La dose fait le poison. Et vu que l’étude a été financée par le fabricant, on peut faire confiance à ces résultats négatifs.
Source : Ceperognastat in Early Symptomatic Alzheimer Disease: A Randomized Clinical Trial
Est-ce que le LB-102 est efficace dans la schizophrénie aiguë ? C’est le N-méthyl-amisulpride. Rien de plus que de l’amisulpride avec un groupe méthyle (-CH3) sur un atome d’azote (N). Pile au bon endroit pour que la molécule passe plus facilement la barrière hémato-encéphalique – l’interface entre le sang et le cerveau.
C’est un des problèmes avec l’amisulpride classique : il passe difficilement la barrière et s’accumule au niveau de la circulation hypophysaire, ce qui entraîne l’hyperprolactinémie.
Est-ce que ça marche ? Oui.
Est-ce que ça nous intéresse ? Non, pas vraiment. On a un gros problème de tolérance :
Le poids a augmenté en moyenne de 4,3 kg, 3,3 kg et 2,9 kg sous LB-102, contre 2,0 kg sous placebo. Avec une prise de poids d’au moins 7 % chez respectivement 26 %, 19 % et 9 % des participants, contre 10 % sous placebo. En seulement 4 semaines, c’est catastrophique.
Entre 88 et 94 % des participants traités ont vu leur prolactine augmenter de façon notable, contre 5 % sous placebo. Pour vous donner une idée des valeurs, sous placebo l’augmentation moyenne était de 1,3 ng/ml. Avec le LB-102, l’augmentation moyenne était de 50 ng/ml. La norme est inférieure à 20 ng/ml.
C’est pas le moment d’investir dans LB Pharmaceuticals – le fabricant, d’où le nom. Next !
Vous avez vu qu’on peut dépister l’utilisation d’intelligence artificielle sur Substack. Il suffit de cliquer sur les trois petits points en haut à droite de l’article. Le site utilise Pangram, un détecteur avec une spécificité proche de 99%. C’est très bien, mais c’est moins que les 99,99% dont les développeurs se targuent5.
Concrètement, ça veut dire que 99% des textes écrits par un humain ne seront pas détectés comme résultant d’une intelligence artificielle. C’est probablement la donnée la plus importante. On cherche à réduire les faux positifs – accuser un auteur d’avoir blindé d’IA est problématique. La sensibilité est un peu plus faible mais reste très honorable, autour de 98%. Ça dépend bien sûr de la langue, du texte, du thème, de l’IA qui a produit le texte, etc.
Substack a un problème évident : si la plateforme se fait déborder par l’IA, elle perd tout son intérêt. C’est une excellente nouvelle, et je vous invite à vérifier vos articles systématiquement. Je ne lis pas un seul texte s’il est sorti d’une IA.
D’abord parce que je n’aime pas lire des robots, et que je peux demander le prompt moi-même. Je trouverais plus intéressant de lire le prompt de l’auteur.
Mais aussi car si je lis, c’est avant tout pour voir les choses de façon différente. L’IA n’a pas de nouvelles idées – pour le moment.
Par ailleurs, si l’auteur n’est pas suffisamment à l’aise avec les concepts qu’il aborde pour les rendre intéressants et agréables à lire, mon temps est mieux dépensé ailleurs.
Enfin, je refuse de participer à l’abrutissement global de l’espèce humaine. Une expérience d’un professeur d’économie à l’université de Brown illustre bien la situation. En orange, les notes obtenues à l’examen de mi-semestre – sur une échelle de 0 à 100. Vous voyez que la plupart des étudiants ont cartonné : l’examen a eu lieu à la maison.
En gris, vous avez les notes à l’examen final, qui s’est tenu en présentiel. La différence est impressionnante.
Je vous ai encadré les anomalies en rouge. Le premier étudiant est aussi bon à la fac qu’à la maison, et les deux autres ont progressé entre le premier et le second examen. On peut aussi souligner l’honnêteté de ces deux derniers élèves, ou peut-être qu’ils ont triché avec parcimonie.
Je les félicite.
On me demande souvent pourquoi je passe autant de temps sur les réseaux. La réponse est simple :
Je veux pouvoir soigner des patients en étant indépendant financièrement de la sécurité sociale. Je continuerai à voir des patients – c’est avec eux que j’ai ma place. Mais je ne remettrai pas en jeu la sécurité financière de ma famille.
Vous lisez l’édition gratuite de Psychiatrie Internationale. L’édition complète donne accès aux articles quotidiens, aux analyses plus longues, aux archives complètes et aux questions-réponses en direct réservés aux abonnés.
Pour ceux qui veulent un récit plus personnel sur la psychiatrie, le trouble bipolaire, l’hôpital et les traitements : mon livre Blouse blanche, idées noires est disponible ici.
Par exemple, le principe même de fraction attribuable suppose que l’association est causale. Oui, c’est un problème.
En réalité des hazard ratios, mais ça suffira pour lefmoment.
NNT en anglais, pour number needed to treat.
Ce qui ne suffit pas en réalité – il faudrait comparer directement chaque intervention –, mais ici c’est assez évident.
Notez que les deux chiffres après la virgule changent tout. 99% de spécificité = 1 faux positif sur 100 textes. 99,99% de spécificité = 1 faux positif sur 10 000 textes.








J'avais regardé L'étude clinique sur le LB-102, je trouvais que le fait qu'il soit antagoniste du récepteur sérotoninergique 5-HT7, permettent de potentiellement contrer entre grosses guillemets les symptômes déficitaires/ cognitifs induits par un blocage des récepteurs D2 et D3 au niveau de la voie mesocorticale était intéressant.
Mais oui, l'un des problème étant les effets indésirables…