Vaccination obligatoire et Haute Autorité de santé
L'envers du décor
Le 20 juillet 2026, la Haute Autorité de santé (HAS) a annoncé la recommandation de la vaccination obligatoire pour les soignants. Tous les soignants sont concernés : professionnels de santé salariés, libéraux, à l’hôpital, en EHPAD, en structure médico-sociale, et les étudiants des filières médicales, paramédicales et pharmaceutiques. Tous ? Oui, tous. L’éxecutif s’est mis au travail aussitôt la recommandation publiée. On ne perd pas de temps.
J’insiste, on ne parle pas des malades : on parle des soignants. Les patients âgés, de leur côté, n’ont qu’une recommandation de vaccination – sans être obligés. Oui, c’est étrange : si on voulait à tout prix protéger ces patients, peut-être qu’il faut commencer par les vacciner systématiquement. Mais que voulez-vous. La vaccination est moins efficace chez les sujets âgés. En EHPAD, ils sont 82,7% à être déjà vaccinés, et des “considérations éthiques” nous empêchent d’obliger les patients.
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La nouvelle a été applaudie par certains, notamment le Dr Jérôme Marty :
Notez que je censurerai immédiatement toute attaque envers mon confrère, qui a le droit de partager son opinion – même si je ne suis pas du même avis que lui.
De mon côté, je trouve que le nombre de confrères médecins qui se félicitent que la vaccination antigrippale soit imposée aux soignants en mettant la “science” en avant est étonnant. Car le problème, c’est que ce n’est pas la “science” qui a demandé que la vaccination soit obligatoire.
11 experts sur 13 du groupe de travail étaient défavorables à une vaccination obligatoire.
2 experts estimaient que l’obligation était théoriquement envisageable, mais non pertinente actuellement.
Donc aucun des experts n’était en faveur de l’obligation.
Je n’invente rien, il n’y a qu’à lire le document complet de la HAS.
C’est le Collège qui a ensuite décidé d’aller contre l’avis de ses experts. Plus précisément, de ses experts, et de la Commission technique des vaccinations (CTV). Vous me voyez venir : qui compose ces trois différentes instances au sein de la HAS ?
Les experts du groupe de travail, dont le rôle est consultatif, étaient les suivants :
Dr Sabiha Ahmine, gériatre
Pr Xavier Bioy, professeur de droit public
Dr Sébastien Bruel, médecin généraliste
Dr Pauline Caraux-Paz, gériatre
Claude Chaumeil, usager du système de soins
Dr Boris Dieudonne, pharmacien hygiéniste
Dr Thibaut Fraisse, infectiologue
Dr Olivia Keita Perse, médecin hygiéniste
Dr Samuel Lepine, enseignant-chercheur
Dr Caroline Lochon, médecin du travail
Dr Nathalie Maubourguet, médecin coordonnateur d’EHPAD
Valérie Souyri, cadre de santé
Dr Sophie Vaux, pharmacienne épidémiologiste
On a donc principalement des médecins, notamment des gériatres, un infectiologue, deux pharmaciens, un cadre de santé, un professeur de droit. C’est ce groupe dont 11 membres ont voté contre l’obligation vaccinale pour les soignants. Je vous fais remarquer que c’est la position qu’avait tenue la HAS en 2023.
La Commission technique des vaccinations est composée de 27 membres. La liste est sans intérêt notable : il y a un mélange de tout. Par contre, nous ne savons pas qui était présent, et qui a voté quoi. A priori, ils ont voté pour une obligation vaccinale ciblée en EHPAD, et une simple recommandation pour les autres professionnels – mais c’est assez opaque.
Le Collège, quant à lui, est composé ainsi :
Lionel Collet, médecin, président de la HAS ;
Véronique Anatole, ancienne directrice générale de CHU, présidente de la commission de certification ;
Pierre Cochat, pédiatre et néphrologue, président de la Commission de la transparence et vice-président de la CTV ;
Claire Compagnon, juriste spécialisée en santé et représentante des usagers ;
Anne-Claude Crémieux, infectiologue, présidente de la CTV ;
Jean-Yves Grall, cardiologue, ancien directeur général de la Santé et ancien directeur général d’ARS ;
Thomas Sannié, juriste et ancien responsable associatif représentant les patients ;
Macha Woronoff, pharmacienne PU-PH, présidente de la Commission d’évaluation économique et vice-présidente de la CTV.
Vous notez qu’il y a moins de cliniciens que dans le groupe de travail.
Comme pour la Commission technique des vaccinations, nous n’avons pas d’information sur les votes du Collège. Les experts scientifiques travaillent et votent en transparence, puis la couche supérieure décide d’outrepasser leur avis, de négliger la science, et choisit la voie de la contrainte.
Je suis donc en profond désaccord avec le Dr Jérôme Marty. La science est fragile, et elle a été largement outrepassée.
Pour vous expliquer pourquoi, on va aller dans le sens inverse des commentaires habituels. On va commencer par les données.
Avant de commencer, rappel sur l’efficacité du vaccin contre la grippe. Chez les personnes âgés, la HAS donne des chiffres qui vont entre 25 et 42% sur ces trois dernières années1.
Le truc, c’est qu’on parle d’efficacité relative, par rapport à l’absence de vaccin.
Autre souci : vous imaginez bien que l’efficacité n’est pas la même selon que l’on regarde les consultations pour syndrome grippal, les décès dus à la grippe, ou les arrêts de travail. Enfin, se pose la question du dénominateur : combien de patients ont été infectés par la grippe ? Difficile de savoir, à moins de tester l’ensemble de la population. On contourne le problème avec des méthodes épidémiologiques, mais ça n’est pas une science exacte.
Il y a donc des erreurs et des approximations dans tous ces chiffres. Mais si on considère que 5 à 10% de la population sera infectée chaque année sans vaccin, ce dernier permet une réduction du risque absolu assez faible.
Par exemple, prenez 30% d’efficacité et 5% d’infections :
Risque sans vaccin : 5%
Risque avec vaccin : 5 % × (1 − 0,30).
On passe donc de 5% de risque à 3,5%, soit une réduction absolue du risque de 1,5%. Avec 30% d’efficacité et 10 d’infection, la réduction absolue est de 3%. On parle bien des cas. Si on regarde le nombre de consultations, les hospitalisations, ou les décès, on est en-dessous de ce chiffre.
Est-ce que ça vaut le coup ? Je vous laisse juge.
Je continue sur le rapport. On a de la chance, il y a une revue Cochrane. Quand il y en a une, c’est toujours un bon début. Attention, je ne dis pas que toutes les revues Cochrane sont parfaites, mais il est important de connaître le consensus avant de se lancer dans la critique – et Cochrane fait exactement ça. Leurs revues sont considérées comme la crème de la crème.
Les figures qui suivent ont l’air difficiles, mais sont simples à lire. Et surtout, si vous ne voulez pas avaler des couleuvres, il n’y a pas d’autre moyen.
Est-ce que la vaccination des soignants diminue le nombre total de cas de grippe chez les résidents ?
Non. Vous voyez que le risque relatif traverse la valeur 1 (en vert). Si vous regardez les chiffres directement, la valeur 1 est incluse dans l’intervalle de confiance (en rouge). Il n’y a donc statistiquement pas de différence avec ou sans vaccination. Peut-être que le nombre de cas diminue de 54%, ou qu’il augmente de 63%. Les valeurs ajustées sont encore moins bonnes :
Le risque relatif combiné, fondé sur les estimations d’effet ajustées des études, était de 0,93 (IC à 95 % : 0,42 à 2,08).
Et si on regarde le nombre d’infections respiratoires basses ?
La question est pertinente, on sait bien que les infections grippales peuvent se compliquer.
Pas de chance, la différence reste non statistiquement significative. Entre 59% de risque en moins, et 20% de risque en plus. La correction ne sauve pas les données non plus :
Le risque relatif combiné, tenant compte du clustering, était de 0,72 (IC à 95 % : 0,28 à 1,85).
OK. Et si on regarde les admissions à l’hôpital pour une infection respiratoire ?
Non, toujours aucune différence statistique, et un intervalle compatible avec des effets bénéfiques comme néfastes. Ça commence à être problématique. Après correction, l’intervalle est encore plus grand :
Le risque relatif combiné, fondé sur les estimations ajustées de l’effet dans les études, était de 1,03 (IC à 95 % : 0,76 à 1,39).
Hmm. Et les décès dus à une infection respiratoire ?
Non plus ! La correction aggrave là aussi les choses, en rendant l’intervalle de confiance plus large.
Après ajustement pour le clustering, le risque relatif était de 0,86 (IC à 95 % : 0,42 à 1,76).
Enfin, si on regarde la mortalité toutes causes confondues ?
C’est là que le miracle se produit :
Après prise en compte du clustering, le risque relatif était de 0,70 (IC à 95 % : 0,59 à 0,84).
Vous voyez le problème ? Les résidents des établissements où les soignants étaient vaccinés contre la grippe ont une mortalité réduite de 30%. Le vaccin ne diminue ni les cas, ni les infections respiratoires, ni leurs transferts à l’hôpital, ni les décès qu’elles causent… mais réduit de 30 % la mortalité toutes causes confondues chez les patients. Soit le vaccin est l’élixir de jouvence, soit les données sont les résultats de différences qui n’ont rien à voir avec le vaccin contre la grippe.
C’est ce que les auteurs concluent d’ailleurs :
La réduction observée de la mortalité toutes causes confondues ne pouvait pas être expliquée par des changements des critères de jugement spécifiques à la grippe.
Voilà pourquoi les experts du groupe de travail étaient contre l’obligation de la vaccination.
La vaccination obligatoire est un sujet sensible. Tout le monde a un avis, grand public inclus. Certains invoqueront le serment d’Hippocrate. Mais Hippocrate nous demande de ne pas nuire aux patients, pas de se vacciner quand il n’y a pas de données solides qui montrent que ça les aide.
Par contre, je peux vous assurer que de forcer une vaccination sans avoir de données pour la justifier vous massacre la confiance des soignants. Il est possible que ça abîme aussi celle du grand public, et que le résultat net soit une défiance envers des vaccins. La crainte est alors que les gens arrêtent de faire des vaccins indispensables (rougeole, oreillons, rubéole par exemple). Et vu que le bénéfice net de la vaccination obligatoire des soignants est nul ou incertain sur les critères qu’on a étudiés, Hippocrate se retournerait dans sa tombe.
Peut-être que dans ce cas, le serment impose aux médecins de s’insurger. Je vous laisse juge.
La HAS nous dira que l’obligation augmente la couverture vaccinale. Oui, il n’y a aucun doute. Mais le problème, c’est que le vaccin n’est pas très efficace, que les résidents sont déjà vaccinés – ou n’importe quelle autre raison qui explique que la vaccination des soignants ne diminue pas le nombre de cas, d’hospitalisations, ou de décès.
On opposera aussi à la HAS que tous les essais inclus dans cette étude n’évaluent pas l’obligation de vaccination. Les études randomisées de la revue Cochrane regardent ce qu’il se passe si on incite2 à la vaccination des soignants dans un établissement, et comparent les résultats à ceux d’un établissement où rien n’est fait. Ils combinent ensuite des études qui montrent que l’obligation augmente la couverture vaccinale.
Il n’y a pas d’étude qui montre que l’obligation vaccinale chez les soignants réduit la grippe ou sa mortalité chez les patients. C’est un pari qu’ils prennent dans le vide.
Autre problème : les données obtenues en EHPAD sont extrapolées à tous les soignants. La HAS prend la liberté d’appliquer la règle aux libéraux, aux étudiants médicaux et paramédicaux, et à tous les autres. Un grand écart qu’ils justifient par “cohérence.”
Par cohérence, la HAS recommande également la mise en place de la même obligation vaccinale pour l’ensemble des élèves et étudiants des filières médicales et paramédicales.
Pourquoi est-ce qu’en 2023, la HAS n’a pas imposé la vaccination ?
Entre 2023 et 2026, rien n’a changé. Nous avons les mêmes études randomisées ou presque, et des données descriptives qui ne nous apprennent rien de nouveau. La couverture vaccinale est passée de 24,7% en 2022-2023 à 22,4% l’année suivante, puis 21% l’année d’après. Le problème, c’est que seulement 35% des EHPAD ont participé à l’enquête, et tous les établissements ne connaissaient pas le statut vaccinal des employés et des résidents.
Un autre papier estime la couverture à 24,2% en 2025 – comparé à 37,2% en 2008. La HAS insiste sur l’excès de mortalité d’environ 17 000 décès pendant la saison 2024-2025, mais c’est une estimation basée sur une année particulièrement sévère (et un vaccin peu efficace). Ce n’est pas un décompte de décès attribués à la grippe après confirmation virologique.
Enfin, une étude randomisée a montré l’inefficacité de l’incitation à la vaccination en Angleterre – l’essai est tout simplement négatif sur son critère d’évaluation principal.
En 2023, pour modifier son avis, la HAS demandait des études qu’elle n’a pas en 2026. Comment est-ce que la Haute Autorité justifie ce passage à l’acte aujourd’hui ?
Le devoir d’exemplarité, de déontologie et de responsabilité professionnelle, ainsi que la nécessité d’assurer la protection des personnes prises en charge et la cohérence des messages de santé publique portés par les professionnels.
Autre problème récurrent : il n’y a aucune étude économique dans ce rapport. Le coût des vaccins, de leur distribution, et des problématiques de ressources humaines sont tout simplement ignorés. Je n’entre même pas dans les problèmes liés aux faux certificats ni dans la complexité d’un contrôle annuel, tout ça dans un écosystème déjà très fragilisé : il n’y a plus de soignants nulle part.
Je ne suis donc pas d’accord avec mon confrère. Il n’y a pas de quoi se réjouir.
Cette obligation n’a rien à voir avec la science. Je pense qu’elle va nous coûter cher. Si la nuance scientifique disparaît de cette façon, on n’a plus besoin de faire de la recherche clinique. C’est un mauvais exemple pour les médecins comme pour les décideurs politiques.
J’anticipe les critiques en précisant que je suis vacciné, que je vaccine mes enfants avec les molécules obligatoires, et les facultatives quand elles ont des données qui le justifient. J’ai critiqué avec la même véhémence d’autres produits de santé. Si vous estimez que ça me classe “antivax”, nous n'avons pas la même définition.
Je termine en résumant les arguments de la HAS qui sont indiscutables :
les professionnels peuvent participer à la transmission ;
les patients fragiles répondent moins bien à la vaccination ;
la couverture des professionnels est basse ;
les mesures volontaires ont eu des résultats limités ;
les obligations augmentent la couverture ;
une politique publique peut agir avant d’avoir sous la main un essai randomisé d’obligation sur la mortalité soit réalisable.
Rien de tout ça n’est faux. Mais comme nous n’avons aucune donnée qui atteste de l’efficacité de la vaccination obligatoire sur la santé des résidents, nous n’avons aucune donnée qui permette de justifier cette obligation. Et quand on recommande sans données, on perd vite son statut d’expert.
Et la confiance du public avec.
Un peu comme quand ils recommandent l’utilisation du Tercian chez les enfants sans aucune donnée, finalement.
N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez. Je compte aussi sur vous pour partager : il faut que ça se sache.
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L’efficacité vaccinale contre la grippe confirmée chez les 65 ans et plus était estimée à 42 % en 2023-2024, 25,1 % en 2024-2025 et 27,7 % au début de la saison 2025-2026.
Et pas si on l’oblige.









Merci pour ce gros travail de recherche et d'analyse !! Je suis aussi très perplexe !
Merci déjà pour cet incroyable travail de recherche !
Tout cela me laisse très amère pour ne pas dire plus 😔