Campagne de l'ANSM pour les benzodiazépines
L'envers du décor
Je ne résiste pas à publier l’étude de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament sur les benzodiazépines, sur laquelle ils se basent pour justifier leur campagne que je trouve un peu grotesque.
Je recommande d’aller jusqu’au bout du post, c’est probablement l’étude la plus merdique que j’ai vue depuis longtemps. C’est une bonne démonstration de l’incompétence générale qui plane chez nos tutelles de santé.
L’étude est disponible ici.
Alors, non, les gens qui répondent à une enquête en ligne entre le 24 et le 30 décembre 2024, soit au milieu des vacances de Noël, ne sont pas représentatifs de la population française.
Et on est sur une étude rétrospective, sur internet. Plus précisément ,une enquête transversale, déclarative. Autant dire que le niveau de confiance dans les données est très faible.
On a déjà des données prospectives. On a des données rétrospectives sur dossier médical. On a les données de l’assurance maladie. Mais nos artistes ont décidé de faire une petite étude maison avec l’argent du contribuable, en allant payer une nouvelle étude méthodologiquement plus faible.
Ca commence, honnêtement, très mal.
On continue:
Autrement dit:
6% des 2 000 patients interrogés prennent un médicament tous les jours pour “lutter contre des troubles du sommeil passagers”, ou “pour calmer une anxiété passagère”.
6% en prennent “souvent à un rythme régulier”.
J’imagine qu’ils ont défini ce que veut dire “souvent”, “de temps en temps”, “à un rythme régulier”, parce que sinon on serait face à une étude déclarative bien merdique, mais je ne vois pas la trace de ces précisions.
J’insiste sur le fait que seulement 6% en prennent tous les jours, ce qui est une minorité.
Mais il y a un truc qui déconne pas mal.
Lisez bien la question telle qu’elle leur a été posée sur internet:
“Vous arrive-t-il de prendre des médicaments dans les cas suivants … Pour lutter contre des troubles du sommeil passagers, […] ou calmer une anxiété passagère”.
Quel est le message clé de la campagne de l’ANS ? C’est le suivant:
Ma question est la suivante:
On est supposés comprendre quoi ? Quand les patients prennent “tous les jours” des médicaments pour lutter contre des troubles du sommeil passagers, quelle est la fréquence ?
Quelle est la discordance entre le fait que les patients prennent des médicaments de façon passagère (tel que stipulé dans leur questionnaire) pour des troubles du sommeils, et leur slogan ? Les médicaments sont déjà utilisés de façon temporaires, les troubles du sommeils sont passagers.
C’est une blague ?
Je continue:
C’est une façon singulière de présenter les données. On aurait aussi pu dire que seulement 6% en prennent tous les jours.
Et vous remarquez qu’il n’y a plus le terme “passager” et “passagère” - comme quoi on peut faire un peu ce qu’on veut avec la présentation des résultats, c’est assez cool à l’ANSM.
La bonne nouvelle, c’est que dans deux tiers des cas, c’est prescrit sur ordonnance.
Donc on n’a finalement que 4% des patients qui prennent des médicaments prescrits sur ordonnance “tous les jours lors des troubles du sommeils passagers”. Les benzodiazépines sont prescrites sur ordonnance. Je me concentre sur les benzodiazépines car c’est un peu le titre de l’étude:
Au passage il y a une énorme faute d’orthographe, on écrit “achetés”, mais c’est une petite entreprise familiale l’ANSM, ils n’ont pas le temps de tout relire, et on les comprend (et désolé si j’en fais mais cet article est gratuit et donc non financé par vos impôts).
Ca ce sont les médicaments achetés sans ordonnance (pour 2% des patients donc):
Et les médicaments prescrits:
Je me suis encore vomi dans la bouche.
Quelques remarques en vrac:
La question est “quels sont les médicaments que vous prenez ou que vous avez déjà pris…?” On a donc un espèce de mélange infâme de patients qui sont en train de prendre des traitements, et des patients qui n’en prennent plus. Je ne sais pas comment ils vont se dépêtrer de ça, j’ai hâte de voir la suite.
C’est une liste qui a été proposée. Je ne vous raconte pas la pertinence de proposer une liste de choix multiples; les erreurs de recueil de données sont massives.
Il y a des gens qui prennent des benzodiazépines pour l’insomnie. D’ailleurs, le loprazolam, le nitrazepam, l’estazolam et le lormetazepam sont des benzodiazépines tout à fait classiques; contrairement au zopiclone et au zolpidem. L’ANSM n’a jamais réussi à enregistrer ça, mais je suis sûr qu’à force de le répéter ça va rentrer.
Il y a plein de patients qui prennent de l’oxazepam ou de l’alprazolam pour dormir, mais vu qu’ils ont utilisé leur liste débile, ils sont passés à côté de ça. Les données sont juste à jeter.
Pourquoi on a deux fois le Lysanxia ? C’est du prazépam, pourquoi c’est dans “ce qu’ils nous ont dit” et dans les médicaments pour l’insomnie ? Ca me rassure pas sur la qualité de l’étude.
17% prennent d’autres molécules pour dormir, y compris des molécules anticholinergiques obésogènes comme la cyamémazine (tercian) ou la clomipramine (complètement hors AMM, au passage), mais visiblement ça les intéresse moins que les benzodiazépines.
Vous notez qu’on n’a aucune idée de la durée, de la dose, de l’association de molécules; on ne sait rien - parce qu’encore une fois, nos experts ont préféré faire une étude déclarative rétrospective que de prendre les données de santé.
Prochaine diapo:
Donc là j’imagine qu’on a droit à un petit calcul. 44% de leur échantillon qui répond sur 6 jours pendant les vacances de noël (et non les Français) prennent ou ont pris des médicaments, dont 62% qui prennent ou ont pris des médicaments sur ordonnance, qui sont majoritairement des benzodiazépines.
Le problème, c’est que c’est pas “déclarent prendre des médicaments à base de benzodiazépines”. C’est “déclarent prendre ou avoir pris” des médicaments à base de benzodiazépines. Je me demandais comment ils allaient s’en sortir de ce mélange de prise actuelle et passée, j’imagine qu’on a la réponse, ils font juste sauter la partie “prise passée” et mélangent les deux groupes.
Epique.
Encore un petit truc:
Regardez le petit “ont déjà été hospitalisés”.
77% des personnes qui prennent (ou qui ont déjà pris) ces benzodiazépines, ont été hospitalisées.
77% ? !
Est-ce qu’elles sont hospitalisées pour un trouble en lien avec l’anxiété ou le sommeil ? Est-ce que c’est une hospitalisation pour l’appendicite ? Pour le Covid ? Pour la Grande Crèche de Noël ? On ne sait pas, c’est juste là, comme une petite fleur fanée dans une prairie, faites-en ce que vous voulez. Je ne sais pas quel groupe a été hospitalisé dans 77% des cas, mais on commence à être très très très loin du Français moyen en tout cas.
Alors, je ne suis pas un chercheur. Mais si vous avez fait attention, dans les précédentes questions, on pouvait dépasser les 100% de réponse, parce qu’il y avait plusieurs choix possible.
Ça n’est ici pas le cas. Le problème, c’est qu’ici aussi, les réponses ne sont pas exclusives. En pratique, le médecin peut avoir prescrit ce traitement spontanément au cours d’une consultation, pour répondre à une situation temporaire. Mais dans leur questionnaire, il n’y a qu’une réponse possible, et l’item “Pour répondre à une situation temporaire” est classé en dernier.
On mélange également la raison de la prescription (la situation) avec la personne à l’origine de la demande (le médecin ou le patient). Du grand n’importe quoi.
On s’attaque ensuite aux approches non médicamenteuses:
Dans la moitié des cas, le médecin a conseillé des approches non médicamenteuses. Je trouve ça carrément bien, le chiffre m’étonne même un peu. Notez que 17% ne s’en souviennent pas, et sans surprise, les personnes âgées se souviennent encore moins que les autres.
On retrouve le “déjà hospitalisés à 71%” sans savoir quoi faire de ça.
Pour les personnes qui utilisent des traitements contre les troubles du sommeil passagers tout le temps ou souvent, on leur propose des mesures non médicamenteuses dans 62% des cas.
C’est énorme.
Notez que la question est posée de façon un peu singulière, les exemples proposés se limitent à "pratique sportive” et “sorties”.
J’attends les études qui montrent que dire aux patients de faire des “sorties” permet de modifier la trajectoire de la prise en charge.
Donc 75% des patients mettent en place eux-mêmes de manière régulière ou occasionnelle ces approches complémentaires. On n’a évidemment aucune idée de ce que veut dire “de manière régulière ou occasionnelle”, mais à ce stade on s’en fout.
Gardez en tête qu’on est sur des données rétrospectives déclaratives avec des biais de rappel, qui rendent toute conclusion difficile : notamment le chiffre de 91% de mise en place des approches complémentaires chez les patients qui rapportent que les médecins leur en ont parlé. Je pense que ceux qui les mettent en place sont plus à même de se rappeler de ça que ceux qui ne les mettent pas en place.
Pourquoi est-ce qu’on doit se farcir une campagne comme celle-là alors ? Si les patients le font déjà ?
Regardez-moi cette cochonnerie:
Je continue.
20% ne se souviennent pas. 45% disent que oui, 36% disent que non. Mais vu qu’on est sur quelque chose de rétrospectif sans limite de temps, je n’ai pas la moindre idée de ce qu’on est supposé faire de ces informations.
Je suis par ailleurs très étonné de ces chiffres. Quand je demande aux patients ce qu’ils ont reçu comme médicaments dans le passé, ils ont du mal à se souvenir ne serait-ce que des noms.
Je ne préviens pas tout le monde du risque de chute quand je file une benzodiazépine. Je suis très dubitatif sur la pertinence de la question qui concerne la grossesse, je ne le vois en pratique utilisé que quand on ne peut pas faire autrement. Mais dans l’ensemble, on est loin du scénario dramatique mis en avant par l’ANSM, les patients disent majoritairement avoir été prévenus.
Je rappelle que de balancer à la tronche des patients les effets secondaires potentiels de la notice n’est pas tout à fait de la bonne médecine.
On est bien d’accord. Ca aurait été bien que l’ANSM le dise aussi non ? C’est écrit dans l’étude qu’ils ont eux-mêmes demandée.
La diapo suivante est importante:
C’est sur cette diapo que se base l’ANSM pour dire que “plus d’1 personne sur 3 qui prend ou a pris des benzodiazépines considère qu’elle ne prend pas de risques avec ce traitement”.
Eh bien, désolé, mais vu qu’on parle de gens qui prennent ces traitements de façon passagère (par définition, la question est posée avec ce terme), je ne vois pas le problème. Je prends du zolpidem une fois par mois; je ne pense pas prendre de risque avec ce traitement.
Ok, mais alors quels sont les risques ? De terminer par augmenter les doses et dépasser celles du Vidal par exemple ? On peut regarder dans cette étude.
15% des patients ont utilisé les benzodiazépines anxiolytiques plus d’un an, et 3% plus de 7 ans. Seulement 5% ont eu 3 ans d’usage. Parmi ces 5%, seulement 7% ont eu une augmentation de dose au-dessus des dosages recommandés.
On est donc à 7%*5%=0.35% des patients au total qui vont dépasser les doses recommandées si on prend l’ensemble des patients consommateurs de benzodiazépines sur cette période.
Et le risque de fracture de hanche, un problème considérable chez la personne âgée ? On peut regarder cette étude. En haut, la prévalence de l’utilisation de benzodiazépines chez la femme; en orange dans l’état de New-York et en vert celui du New-Jersey.
Vous voyez qu’à un moment, l’utilisation chute drastiquement; c’est à ce moment que l’état de New-York a mis en place une politique qui a permis une réduction de moitié. L’état de New-Jersey n’a quant à lui vu la prévalence que légèrement diminuer.
Vous avez, en bas, l’incidence cumulée des fractures de hanches.
Vous voyez qu’il n’y a eu aucun impact de cette mesure - les fractures ont plus augmenté dans l’état de New-York.
Il faut que ça soit très clair:
L’utilisation des benzodiazépines est un problème de santé publique compliqué. Je présente juste ces études (dont la méthodologie est beaucoup plus sérieuse que ce questionnaire nauséabond) pour illustrer la difficulté de la tâche.
C’est en réalité à l’ANSM de faire ça, pas à un psychiatre libéral. Bref
Je termine avec le dernier schéma proposé en annexe:
7% des patients interrogés avaient été hospitalisés dans le cadre d’une pathologie psychiatrique. On est en France autour de 130 hospitalisations en psychiatrie pour 100 000 habitants selon l’OMS. Ca paraît beaucoup.
Vous pensez vraiment que les personnes interrogées sont un échantillon “représentatif de la population française” ? J’en doute.
Je m’arrête là, il y a d’autres diapositives assez rigolotes, mais je vous laisse les regarder pour vous faire une idée. Je vous invite à regarder le document dans son intégralité, je n’ai pas tout mis.
D’habitude, l’ANSM se contente de recopier les notices des médicaments, comme vous pouvez le voir dans un extrait du mail qui va être envoyé à tous les psychiatres.
Mais cette fois, ils se sont fendus d’une étude, et c’est un drame à grande échelle.
C’est probablement le truc le plus bidon que je vais lire cette année.
J’espère que tout le monde se rend compte du niveau d’incompétence. Vous ne pouvez pas avoir un système de santé qui tourne avec des gens aussi incompétents aux commandes.
Le temps me donnera raison - si ça n’est pas déjà le cas.
N’hésitez pas à partager, il faut que ça se sache.
























l'étude est complètement bidon et les slogans de l'affiche pourraient être valable s'il n'y avait pas les conseils éclatés en dessous qui montrent que les auteurs n'ont jamais vu un malade de leur vie.
Du grand Sikorav ! 🙏