Ce qu'il faut pour être psychiatre
Un commentaire sur les derniers films
La question m’est souvent posée de cette façon :
“Je veux faire psychiatrie, mais je ne suis pas sûr de faire le bon choix. Est-ce que vous avez des conseils pour m’aider à prendre la bonne décision ?”
Vous êtes en veine. J’ai plein de conseils.
Je vais me baser pour cet article sur trois films que j’ai vus dernièrement. C’est la première fois que je m’essaie à cet exercice. Je compte sur vous pour apporter critiques et commentaires. Il va y a voir des spoilers complets sur The substance, Obsession, et La bataille de Gaulle. Vous êtes prévenus.
Dans The substance, Demi Moore joue une star en fin de carrière. Malgré tous ses efforts, on apprend très vite qu’elle va être remplacée : on lui reproche son âge.
On n’a pas vraiment d’informations sur son personnage – Elisabeth –, en dehors de son succès planétaire dans la chanson pop. La vie de la star semble tourner exclusivement autour de la célébrité et de l’adoration que les fans lui renvoient. Autrement dit, elle n’existe qu’à travers le regard des autres. Son existence en dépend.
Quand Elisabeth apprend qu’elle est remerciée, tout s’arrête. Elle tombe rapidement dans l’oubli. Plus précisément, elle appréhende que ça soit le cas. Chez certains, l’anticipation du pire est aussi réelle que ce qui est craint. C’est le cas pour Elisabeth, qui accepte ensuite de prendre une “substance” envoyée par on ne sait pas qui, lui promettant la jeunesse éternelle.
Évidemment, il y a un twist qu’Elisabeth ignore. La première injection de la substance est particulière. De son corps vieillissant naîtra une nouvelle femme, Sue, plus jeune, et sexualisée de façon caricaturale tout le long du film. Elisabeth tombe ensuite dans une sorte de coma.
Après avoir passé une semaine en tant que Sue, la substance doit être injectée de nouveau, pour laisser sortir Elisabeth. Une semaine dans un nouveau corps, une semaine dans l’ancien. Un switch tous les sept jours. Les règles de “la substance” sont formelles : pas un de plus. Elisabeth s’injecte pour devenir Sue, Sue s’injecte pour devenir Elisabeth.
Au début, tout va bien. Il y a une brève période de lune de miel, puis les choses déconnent rapidement. Sue prend de plus en plus de place. Elisabeth n’arrive pas à se satisfaire de ce deal. Plus elle reste dans le corps de Sue, moins elle supporte le sien. Elle en demande de plus en plus. D’abord un jour de jeunesse supplémentaire, puis deux, puis trois. Le problème, c’est que quand le switch est fait en retard, le corps se sclérose.
Elisabeth tire de plus en plus, jusqu’à ce que leur corps soit mutilé. C’est à ce moment que la scission entre les deux personnages devient clairement visible. Elisabeth ne se voit plus dans Sue, c’est une projection d’elle-même qui est devenue autonome et incontrôlable. Le psychiatre en moi parlerait de schizophrénie au sens étymologique du terme : ce qui ne faisait qu’un est maintenant séparé.
La fin est tragique et gore. Sue finit par tuer Elisabeth, ne peut plus faire de switch, et termine comme un tas de chair sanglante au milieu d’une scène de spectacle, entourée de fans qui hurlent devant cette vision d’horreur.
Je ressors du film avec un message simple : le narcissisme a empêché Elisabeth de voir ce qui lui était encore accessible. Il lui restait une vie remplie de possibilité ; elle s’est faite siphonner par l’obsession d’une jeunesse creuse, puis n’a pas réussi à s’en tenir aux règles. Elle a eu ce qu’elle voulait, mais ça ne lui suffisait pas. Elle en est morte1.
Le second film, Obsession, ressemble beaucoup au premier.
Bear, joué par Michael Johnston, n’a pas l’air de faire grand-chose de sa vie. On le connaît à peine. Il travaille dans un magasin de musique. Il est suffisamment négligeant pour laisser traîner des médicaments qui tueront son chat au début du film, mais on n’en saura pas plus.
Il apparaît à peine à l’écran qu’on nous dit qu’il est raide dingue de Nikki, jouée par Indre Navarette.
Elle aussi travaille dans le magasin de musique, mais elle aspire à une autre vie. Nikki veut devenir écrivaine. L’histoire commence rapidement : Bear apprend qu’elle va partir. Les moments avec elle sont comptés.
Il pourrait lui annoncer ses sentiments, mais il n’y arrive pas. Difficile de savoir ce qu’il se passe dans sa tête : on a l’impression qu’il ne le sait pas lui-même. Toujours est-il que si rien n’est fait, elle s’en ira, le privant de cet amour qui représente tout pour lui.
C’est donc dans une urgence similaire à celle de The Substance que Bear achète une babiole dans un magasin ésotérique qui lui promet d’exaucer un souhait. Il demande à ce que Nikki tombe amoureux raide dingue de lui, et le vœu se réalise.
Pendant le film, tout est fait pour que Bear soit répugnant. Le narcissisme ne termine pas de façon aussi gore que dans The Substance, mais l’effort est le même. Bear ne gagne pas l’amour de Nikki, il le reçoit par chance, après un vœu qui la prive de sa volonté. Il souhaite quelque chose qu’il n’a même pas connu.
Il apprendra au cours du film non seulement qu’elle n’avait pas de sentiments pour lui, mais qu’elle couchait avec son meilleur ami, Ian. Plus précisément, Nikki voyait Bear comme son “petit frère.” Une relation chérie par cette dernière, mais qui ne suffit pas à Bear. Il entretient de son côté une relation amicale unilatérale avec Sarah, une amie de Nikki, qui lui voue un amour qu’il ne partage pas.
Le scénario est presque identique dans les deux films. Bear et Elisabeth n’ont qu’à se baisser pour avoir quelque chose qui pour certains relève du rêve. Elisabeth est célèbre et encore superbe malgré son âge, Bear est aimée par une femme qui – selon les critères de beauté habituels –, l’est tout autant. Il a choisi d’être ami avec Sarah, et refuse de laisser ce choix à Nikki.
L’amour imposé à Nikki ne va évidemment pas tenir. Elle va se scinder petit à petit comme dans The Substance, et la véritable Nikki finira par demander à Bear de la tuer pour échapper à cette prison. Dans cette scène, Nikki parle à peine, en chuchotant, alors que la Nikki issue du vœu est endormie. Bear s’y refuse.
Le film part en apothéose. Nikki, sous le charme du sort, est un véritable monstre. Elle est violente, et gagne les combats en augmentant l’expressivité émotionnelle au point d’effrayer l’entourage. J’y vois une autre forme de faiblesse de la part de Bear : quand Nikki hurle, Bear s’écrase, ce qui ne fait probablement qu’encourager ces crises de rage.
Nikki finit par tuer Sarah, dont elle devient jalouse, à coups de briques. Puis elle tue le meilleur ami de Bear, avant que Bear ne se suicide avec une boîte de comprimés - la même que celle trouvée par le chat, au début du film2. Le sort est rompu, Nikki s’en sort en vie.
Le message est identique à celui du premier film : les désirs et envies des personnages principaux se retournent contre eux. Ils ont fait un pacte avec le diable avant même de savoir ce qu’ils allaient traverser. Elisabeth n’a pas laissé le temps à l’âge de fleurir, Bear n’a pas attendu de voir Nikki partir. Dans les deux cas, l’impatience est punie. On ressort des films dégoûté.
Le dernier film est très différent. La Bataille de Gaulle n’est pas une fiction, les faits sont tirés d’une histoire vraie. Celle du général de Gaulle, pendant la Seconde Guerre Mondiale. Une histoire qui nous concerne tous.
Le scénario est assez simple : le général de Gaulle en a bavé, au moins entre 1940 et 1944. J’ai toujours été très mauvais en histoire. Je l’imaginais en train de faire son appel du 18 Juin 1940 dans un fauteuil à la BBC, tranquillement, alors que les français se faisaient massacrer à droite à gauche.
L’ignorance a toujours tort, et le film nous montre un homme qui avait une vision de la France très différente des autres à cette époque. Une vision qui semble avoir tourné à l’obsession, là aussi : il n’a que ce mot à la bouche. La gloire de la France par-ci, la souveraineté de la France par-là, ça n’en finit pas.
Le film démarre de façon très différente des deux autres, où les personnages avaient bien assez pour être heureux. Lui n’avait que son obsession et rien d’autre. Il est passé de stade de déserteur et de traitre par le régime de Vichy à celui de héro national. Je suis ressorti de son histoire plein de bonnes résolutions. On verra si elles tiennent.
À côté du général, on fait aussi la rencontre d’autres personnes similaires. Le général Leclerc, des résistants, des Juifs, des soldats. Des personnes qui ont toutes investi dans un idéal qui n’avait plus grand-chose à voir avec elles. Des gens qui se sont battus pour des idées bien plus grandes qu’eux. Pour des convictions qui dépassaient la condition humaine, et qui bénéficieraient plus aux autres qu’à eux. Un combat très différent de celui des deux films précédents, où les personnages principaux déploient autant d’efforts pour assouvir des désirs centrés autour d’eux-mêmes.
On retrouve de l’obsession dans les trois films. Les deux premiers sont du domaine de la fiction, et la bataille du générale est basé sur une histoire vraie. Mais dans la vraie vie, les choses sont inversées. Il est beaucoup plus fréquent de voir des gens se battre pour leurs craintes et leurs émotions personnelles que pour des idées ou des convictions.
Tout le monde ne peut pas être de Gaulle ni devenir un héro. C’est un film, et les conséquences de ce rêve sur la vie général sont à peine visibles. Je pense notamment à sa famille, dont on entend à peine parler. Mais on n’a pas besoin d’être de Gaulle. Le combat entre nos caprices infantiles et un sacrifice pour quelque chose de plus noble fait partie intégrante de la condition humaine.
Et pourtant, on part avec une longueur d’avance. Ce qui est forcé du jour au lendemain aux soldats en temps de guerre se construit peu à peu pour l’humain ordinaire. C’est un privilège dont on ignore même l’existence. Et qui nous concerne tous. Pas besoin d’être de Gaulle.
Il y a plus d’une façon de transcender la condition humaine. Je ne peux que penser à Clara, qui est restée avec moi car elle refusait la discrimination, alors que je lui en ai fait baver pendant des années. J’espère qu’elle pense que ça valait le coup. De mon côté, je suis fier d’avoir fait mon maximum pour accompagner notre fils alors qu’il était entre la vie et la mort. Je suis fier d’avoir fait autant d’efforts – et de continuer à en faire – pour rester stable, et d’avoir continué ce combat pour les patients. Je parle de moi, mais sais que le lecteur pensera à des situations similaires pour lui.
Et j’ai honte de toutes ces fois où j’ai laissé mes envies et mes émotions prendre le dessus, alors que je savais qu’elles me menaient dans une impasse. Il faudra que je fasse mieux. Je dois faire plus comme de Gaulle, et moins comme Bear et Elisabeth.
Je reviens à la question du début. Comment savoir si la psychiatrie est le bon choix ?
La pharmacologie peut s’apprendre. La psychothérapie aussi – et plus ou moins facilement, selon la définition qu’on en a. Mais ce qu’a fait le général de Gaulle est un don qui ne s’apprend pas. Ce qu’ont fait tous les héros qui sont passés avant nous, qu’on en ai entendu parler ou non, est un talent qui ne peut pas être transmis.
Car ils n’avaient pas qu’une obsession et la résilience nécessaire pour l’atteindre. Ils savent aussi comment la transmettre. Ils savent comment faire sortir le meilleur de nous-mêmes. Cette fièvre se transmet pour le bien commun.
C’est probablement ça qu’il faut avoir quand on est psychiatre. Et c’est peut-être encore plus difficile, car transmettre nos idéaux ne suffit pas : il faut aider les autres à trouver les leurs. Ça ne suffit pas, mais c’est indispensable, et le reste peut s’apprendre.
Si vous savez faire ça, vous êtes au bon endroit.
La psychiatrie est un excellent choix.
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Il y a d’autres critiques évidentes du film notamment sur l’âgisme, mais qui sont moins mon domaine.
Et qui doit être du cyanure, vu la vitesse à laquelle il meurt.








Etre psychiatre c est clairement etre du cote de la posture de De Gaulle : c est etre tourne vers l’autre , c est tenir debout pour aider l’autre a tenir debout,
Il s agit de transmettre une presence stable , une maniere de penser avec le patient et d’ assurer une continuite avec solidite et humanite sans domination . Cela n empeche pas d avoir des emotions ou des doutes - au contraire .
C est cette combinaison de stabilite et
d humanite qui fait la force d un psychiatre .
Aider les autres à trouver leurs idéaux, pas leur transmettre les nôtres. C'est du Freud 1919 exactement. C’est ok. Mais le registre héroïque est un modèle par ascendant et charisme. Un meneur veut qu'on le suive, un psychiatre veut que l'autre se trouve. Sur un plan pratique, le charisme crée de la dépendance, le rétablissement devient loyauté au médecin au lieu de reprise d'autonomie. À mon sens, la part non transmissible, c’est la capacité à s'effacer dès que c’est possible pour que le patient trouve sa position dans l’existence. Ça me correspond mieux, mais chaque psychiatre a sa personnalité. Ceci dit, si tu parles de transmission entre psychiatres, alors le registre héroïque a certainement légitimité, puisqu'il s'agit d'élever des pairs. Ton texte est ambigu sur sa cible. Pour ce qui est de la transmission, je te suis.