"La maladie ne vous définit pas"
Mais..
Je lis un peu partout des phrases comme “la maladie ne vous définit pas” ou encore “vous n'êtes pas la maladie”.
Alors en théorie, on voit bien ce que ça veut dire. En pratique, quand:
On prend des traitements 4 fois par jours à des horaires réguliers, parfois plus d’une dizaine de comprimés.
On ne ferme pas l'œil de la nuit si on n'a pas pris ses traitements.
On fait des bilans réguliers à cause des traitements.
On subit les effets secondaires des traitements au quotidien.
On passe un temps considérable chez les médecins ou à faire les prises de sang.
On ne peut pas se coucher tard sans le payer le lendemain.
On ne peut pas se lever plus tôt que prévu sans être dans le gaz.
Une nuit de sommeil médiocre ruine la journée suivante.
On appréhende l'hiver parce qu'on reste quand même moins en forme qu'en été.
On appréhende l'été parce qu'on craint de faire une phase à chaque regain d'énergie.
L'entourage craint une phase, une menace qui reste omniprésente.
On ne peux pas prendre certains traitements de peur de faire une nouvelle décompensation.
On se paye des signes dépressifs à chaque infection ou n'importe quel processus inflammatoire.
On se paye des signes dépressifs avant/pendant chaque période de règles.
On ne peut pas faire d'autre enfant de peur de refaire un épisode thymique.
On ne se souvient pas du temps passé en dépression, qui représente parfois la moitié du temps vécu.
On a peur de faire une rechute lors de chaque émotion normale qui perdure un peu (un deuil par exemple).
On a un tempérament de base qui accompagne la maladie (hyperthymie, cyclothymie ou autre) qui définit notre humeur ou énergie de façon durable.
On a perdu je ne sais combien d’amis à cause de la maladie.
On paye encore les dettes financières des dépenses faites dans les phases hautes.
On ne consomme aucune substance psychoactive de peur de décompenser.
On suit une hygiène de vie la plus stricte possible parce qu’on sait que l’espérance de vie est beaucoup plus faible.
On appréhende les troubles cognitifs avant l’heure - 3 fois plus de démence chez les patients bipolaires.
On se fait taxer de fou ou d’incompétent parce qu’on a une maladie par des gens qui n’y connaissent rien et qui ne vous ont jamais vu.
On lit des messages aussi cons que “il suffirait de manger des cornes de boeuf pour aller mieux” tous les jours (ou n’importe quel conseil du genre - ça fait 20 ans que je suis sur ce problème mon ami, tu crois que j’ai pas déjà essayé ?).
On craint de transmettre la maladie aux enfants - ceux qu’on a ou qu’on aura.
On lit ou en entend les messages stigmatisants qui remettent en question notre volonté de façon plus ou moins subtile.
Mais j'ai fait je ne sais pas combien de dépressions et je me suis relevé tout autant de fois. Tu penses vraiment que c'est une question de volonté - et que j’ai moins de volonté qu’un autre ?
On voit l’élite parler du “rétablissement”, de la psychiatrie de précision et autres utopies alors que les prisons sont remplies de patients qui ne sont pas soignés, les psychiatres ne voient plus de nouveaux patients, et on n’a accès à aucun nouveau traitement intéressant depuis des années.
On a encore des problèmes d’attentions considérable qui font qu’on se méfie de ce qu’on fait - et que le conjoint doit faire attention pour deux.
On s’inquiète des membres de la famille qui présentent des symptômes similaires.
On voit qu’on parle plus souvent de quelques miraculés (exemple de la santé mentale des Olympiens) que des milliers de patients oubliés dans la rue.
J’en passe et des meilleures.
Et bien quand on a tout ça, on est en droit de nuancer un peu ce genre de propos.
Il y a des choses de la maladie qui ne s’effacent pas, qui laisseront des traces, et qui se mettront en travers du rétablissement - quelle soit la définition qu’on lui donne.
Il y a des patients qui seront marqués à vie.
Il y a des patients qui ne se rétabliront pas.
Il y a des patients qui en sont morts, et qui en meurent tous les jours.
Et il y a des patients dont la vie a été définie par la maladie.
N’oubliez jamais ça. Et ne laissez pas quelques discours à l’eau de rose et des belles paroles vous détourner du caractère tragique de la situation.

Ouaw! Quel résumé. Tout est résumé. La maladie au quotidien n' est jamais simple, mais je trouve qu'elle est aussi une force dans le cadre de votre profession. Qui de mieux que vous peut nous comprendre?! C est exactement ça! Alors tant mieux et heureusement que tous les psychiatre ne sont pas bipolaires pour aider leur patients. Mais franchement, pour vous c est une force, car vous nous comprenez, vous l exprimez, et nous on a confiance en vous car on sait que vous savez de quoi vous parlez. Merci Docteur.
Je salue le courage que vous avez de mettre votre vulnérabilité et votre compétence au service de tant de personnes en souffrance. J'espère que vous serez rejoint dans cet élan de psychiatrie humaniste.