Le mauvais chemin
Hier, j’ai vu un patient pour la seconde fois.
MR a 50 ans. Il sait qu’il est bipolaire. Il le sait depuis qu’il a vu mon témoignage sur le sujet. Sa femme en est convaincue, elle aussi. Elle l’accompagne :
“Ça fait 6 mois qu’on attend le rendez-vous. J’espère que vous pourrez l’aider. Il est grand temps”.
MR sait qu’il est bipolaire, mais il pense qu’il va mal à cause de leur fille – qu’il décrit comme étant bipolaire, elle aussi. Il en veut aussi à ses collègues de travail, qui lui ont rendu la vie infernale. A ses amis, qui l’ont laissé tomber. A son généraliste, qui n’a jamais voulu traiter ses dépressions. A sa femme, qui ne le supporte plus. Il en veut à la terre entière, et il ne pourra pas tenir comme ça très longtemps.
Le premier rendez-vous est simple.
Quand je le revois 3 semaines plus tard, avec 200 mg de lithium, il est presque guéri.
On ne voit pas souvent des améliorations aussi spectaculaires en si peu de temps, mais parfois, ça nous arrive. Ca n’est pas qu’une question d’humeur. Le discours est fluide, la réflexion s’est aiguisée, le visage est détendu. Il va mieux, tout simplement.
Nous convenons de ne toucher à rien : le lithium met du temps à agir, il n’y a aucune raison d’augmenter la dose. Peut-être qu’il y a aussi une part d’effet placebo, il faudra rester vigilant.
Avant de se lever pour partir, le visage de MR se durcit :
“ - Je ne pardonnerai jamais à ceux du boulot ce qu’ils m’ont fait."
- Comment ça ?
- Je ne suis pas du genre à pardonner. Je ne pardonne pas.
- Non mais, qui vous a fait quoi ?
- Les connards au travail.
- Ils vous ont fait quoi ?
- Ils ont fait les connards pendant des années. Voilà ce qu’ils ont fait.
- Mais vous étiez stable ?
- Non, c’est le bordel depuis que je suis adolescent, comme vous l’a dit ma femme.
- Et vous êtes comment quand c’est le bordel ? Vous êtes énervée ?
- Ah bah ça, je préfère ne pas vous dire ce que j’ai fait à ma femme. J’ai encore honte.
- Comment est-ce que vous pouvez être sûre que vous n’avez pas fait la même chose à vos collègues de travail ?”
MR me regarde, surpris, et me dit qu’il ne sait pas. Il me demande comment on peut savoir.
“ - C’est exactement ça. Le problème, c’est qu’on ne peut pas savoir.
- Mais vous avez fait comment vous, Dr Sikorav ? Vous avez pardonné à tout le monde ?
- Vous ne pourrez pas vous payer le luxe d’être celui qui fait des reproches aux gens. C’est un chemin dont vous allez avoir du mal à vous sortir.
- Mais vous, vous avez fait comment ?”
Ca n’a pas toujours été le cas, mais je n’ai plus de rancœur.
Je n’en veux pas aux psychologues qui ont raté le diagnostic.
Je n’en veux pas à mes parents pour ce qu’ils n’ont pas réussi à faire.
Je n’en veux pas aux médecins qui pensaient que je ne serai pas capable d’être psychiatre.
Je n’en veux pas aux psychiatres qui pensent que je ne suis qu’un fou décompensé, et que je ne suis pas capable d’être médecin.
Les seules personnes à qui j’en veux encore, ce sont les médecins de la CPAM, car elles n’ont pas fait que mettre ma famille en péril. Elles sont aussi un danger pour les patients.
Les malades qui s’améliorent aussi vite se retrouvent souvent avec un fardeau qu’ils n’avaient pas vu venir. Ils se rendent compte qu’ils auraient dû consulter beaucoup plus tôt. Que les collègues de travail ont peut-être fait de leur mieux. Que leur maladie a probablement débordé sur leur famille. Que le généraliste était tout simplement débordé. Qu’ils ont de la chance que leur conjointe ne soit pas encore partie.
MR n’a pas d’autre choix que de pardonner à ceux qui ont peut-être subi ses humeurs pendant des années, car il ne pourra jamais savoir ce qui relevait de la maladie ou de sa personnalité. Ce doute ne le quittera pas. Une nouvelle vie s'ouvre à lui, mais c’est une question qui restera sans réponse. C’est peut-être de lui dont vient le problème : il est peut-être malade avant que les autres ne soient des connards. Et il est venu des décennies après les premiers signes – c'est notre seule certitude.
La suite logique, c'est qu'avant de pardonner aux autres, il devra leur montrer la voie.
Il faut d’abord qu’il se pardonne à lui-même.
Je ne vois pas d’autre chemin.
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Maintenant qu'il est enfin lui-même il va pouvoir s'attaquer à la grande question : quelle trace vais-je laisser dans ce monde ? Il a de la chance, il a toujours un cercle social et un traitement qui agit extrêmement vite ( et un excellent psy, décidément c'est le Loto ).
D'où l'importance d'une thérapie en sus du traitement, car les conséquences de nos actions seront toujours là, peu importe notre état au moment où ça s'est produit. Il n'est jamais trop tard pour reprendre le contrôle de sa vie et ( se ) pardonner ce qui ne relève pas de ce contrôle.
Et il n'y a aucune honte à demander pardon aux personnes offensés même quand c'est causé par la maladie. N'oublions pas que ça n'était pas non plus de leur faute et qu'ils méritent aussi de profiter de votre meilleur état et qui sait, de leur permettre d'apaiser les choses avec vous.
C est un beau témoignage.... et si ca pouvait être aussi simple que 200 mg de lithium pour beaucoup de monde.... il
Va probablement y avoir des regrets profonds... mais dans le fond c est une belle histoire, avec des interrogations et des mystères... soit le placebo, soit l effet nouveau doc, soit la micro dose...