Affaire Lindsay Clancy : 13 médicaments en quatre mois
Mes remarques en tant que psychiatre
Psychose post-partum et responsabilité pénale : la défense de Lindsay Clancy
Vous avez peut-être raté l’histoire. Aux États-Unis, Lindsay Clancy a étranglé ses 3 enfants Cora, 5 ans, Dawson, 3 ans, et Callan, 8 mois avec des bandes d’exercice, dans la cave de la maison. L’accusée de 36 ans était suivie en psychiatrie pour une dépression.
Les meurtres sont reconnus par la défense, il n’y a aucun doute qu’elle les a tués. La question est maintenant de savoir si elle était pénalement responsable au moment des meurtres. Autrement dit, la défense plaide l’irresponsabilité pour insanité. Le droit au Massachusetts est particulier, la question est de savoir si elle avait la capacité substantielle d’apprécier le caractère fautif de ses actes ou de conformer sa conduite aux exigences de la loi.
On reparlera des diagnostics mis en avant par la défense plus tard – psychose du post-partum et trouble bipolaire – avec lesquels il y a un problème, parce que les cliniciens l’ayant évaluée n’ont pas posé ces diagnostics. Mais pour le moment, sachez qu’elle a ingéré des psychotropes et sauté par la fenêtre du second étage, juste après les meurtres. Elle est restée paralysée des membres inférieurs.
13 médicaments en quatre mois : la chronologie des prescriptions
Le Boston Globe a fait la liste des traitements séquentiels qui ont été donnés depuis le début, de septembre 2022 à janvier 2023, date des meurtres. C’est probablement ce dont on entend le plus parler.
Évidemment, tout le monde a sauté au plafond. 13 médicaments, ça fait beaucoup.
Mais la patiente n’a pas tout pris en même temps. Un psychiatre a fait le graphique sous une autre forme :

Les doses prescrites étaient-elles réellement faibles ?
Antidépresseurs : sertraline, fluoxétine et trazodone
La sertraline (Zoloft) a été donnée à 25 mg puis 50 mg, et arrêtée suite à un problème de tolérance.
La fluoxétine (Prozac) est arrêtée rapidement après l’introduction, à 10 mg seulement.
La trazodone, jusqu’à 150 mg – on considère que la dose antidépressive est entre 200 et 400 mg par jour. De ce que j’en ai lu, 150 mg suffisent parfois – c’est d’ailleurs la dose dans la notice aux USA – mais je n’ai pas d’expérience avec cette molécule. Notez que la trazodone n’est disponible en France qu’avec une Autorisation d’accès compassionnel.
Autrement dit, deux des trois molécules ont été prescrites à des doses assez faibles, avec peu de chance d’efficacité. Si c’est la tolérance qui a posé problème, il n’y a que deux solutions.
Soit la patiente est une métaboliseuse lente, et les traitements peuvent être efficaces. Les effets secondaires sont dus aux concentrations plasmatiques élevées, car la patiente élimine les traitements trop lentement. Dans ce cas, il convient de diminuer encore les doses. C’est une cause pharmacocinétique.
Soit elle ne les tolère pas pour des raisons pharmacodynamiques classiques, et les doses sont bien trop faibles.
Notez que la sertraline et la trazodone ne sont pas éliminées par les mêmes enzymes de phase 1 que la fluoxétine, donc l’hypothèse d’une métabolisation lente reste possible, mais peu probable.
On peut bien sûr penser à un trouble bipolaire sous-jacent, sur lequel les antidépresseurs induiraient un état mixte. Sans plus d’information, c’est difficile de se prononcer – et une intolérance à plusieurs antidépresseurs ne suffit pas à prouver une bipolarité.
Mirtazapine (Remeron) : dose et effet sur le sommeil
Enfin, nous n’avons pas les doses pour la mirtazapine (Remeron aux USA, Norset chez nous). Mais le packaging fait que les patients commencent souvent à 15 mg, une dose qu’on considère efficace. Même en coupant le comprimé en 2, 7,5 mg de mirtazapine peuvent donner bénéfice immédiat sur le sommeil. A contrario, si un sérotoninergique “pur” n’est pas toléré, il n’y a pas de mécanisme secondaire pour améliorer les choses.
Benzodiazépines : Ativan, Valium et Klonopin
Jusqu’à 1 mg par jour de lorazépam (Ativan).
Jusqu’à 5 mg par jour de diazépam (Valium)
0,5 mg de clonazépam (Klonopin), le Rivotril en France
Là encore, les dosages sont considérés faibles.
L’hypothèse de la métabolisation lente commence à moins tenir. Il y a peu de chance que la patiente soit déficiente sur les voies d’élimination de chacune de ces molécules.
Autres sédatifs : Benadryl, amitriptyline et quétiapine
On retrouve la diphénhydramine (Benadryl aux USA), un antihistaminique de première génération qui a été délivré sans ordonnance – over the counter en anglais (OTC sur le schéma). En France, elle est utilisée pour traiter le mal des transports sous le nom de marque Nautamine.
L’amitriptyline (Laroxyl) a été montée jusqu’à 20 mg, soit une dose trop faible pour la dépression – c’est pour ça qu’il est mis dans la case sédatifs. Notez que le Laroxyl est aussi noradrénergique à faibles doses. Dans le cas d’une intolérance à cause d’un terrain bipolaire, on peut avoir des problèmes même avec 20 mg.
La quétiapine (Seroquel aux USA, Xéroquel en France) a été montée jusqu’à 300 ou 400 mg – les sources divergent. C’est le plus gros traitement de l’ordonnance, à mon avis.
Les opposants de la psychiatrie disent qu’il y avait trop de traitement. Mais encore une fois, les 13 médicaments n’étaient pas tous là en même temps.
Je pense qu’on pourrait défendre la position inverse. Les doses étaient souvent faibles, peut-être qu’il n’y avait pas assez de traitement. Aussi intuitif que ça puisse paraître, l’addition de plusieurs traitements inefficaces à faibles doses ne donne pas un traitement efficace.
Toxicologie : que disent les concentrations sanguines ?
Rapidement après le meurtre, Lindsay Clancy a été prélevée de son sang. L’analyse toxicologique a retrouvé ces concentrations :
Lamotrigine : 6,1 µg/mL
Mirtazapine : 200 ng/mL
Quétiapine : 1 800 ng/mL
Trazodone : 0,44 µg/mL
Diazépam : présent, concentration jugée sous-thérapeutique
Lorazépam : présent, concentration thérapeutique ou un peu basse
Le problème, c’est qu’il y a là-dedans des médicaments qui n’étaient plus prescrits. On peut donc douter de l’observance, mais l’accusée a déclaré avoir pris plusieurs traitements après avoir tué les victimes. Vu que ces molécules s’éliminent sur quelques jours, cette prise de sang ne reflète qu’une exposition aux traitements récent. On ne peut donc pas prouver grand-chose avec ces dosages.
Par contre, l’accusation a attaqué en relevant le nombre de comprimés qui restaient dans les boîtes, un nombre bien trop élevé qui suggère que l’observance n’était pas bonne. L’accusée avait déjà dit vouloir arrêter ses traitements, ou ne pas les prendre tels que prescrits.
Ce que l’affaire Lindsay Clancy montre sur les prescriptions et l’observance
Je retiens qu’il faut préciser l’évolution temporelle des ordonnances, pour savoir quelles molécules ont été prescrites simultanément. Sans ça, il est impossible de se prononcer.
Enfin, les patients ne prennent souvent pas les traitements comme on le voudrait. Quand je travaillais aux soins à domicile, les armoires à pharmacie étaient une caverne aux trésors. Partez du principe que l’ordonnance n’est pas respectée, jusqu’à preuve du contraire. Je précise que ça n’est pas par malice que les patients ne nous suivent pas à la lettre, il y a toujours une bonne raison.
Je reviendrai sur ce cas plus tard, il est riche d’enseignements.
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Bref on ne sait rien à part qu’elle n’a pris aucun traitement efficace contre sa dépression, quelle que soit la pathologie dans laquelle elle s’inscrit. Nomadisme médical ? Cette affaire ressemble à un suicide altruiste tel qu’on peut les rencontrer dans les épisodes dépressifs sévères. Ce n’est qu’une hypothèse.
Faut pas oublier que c’est aussi une affaire de gros sous. Il y a énormément d’argent à se faire du côté des anti-psychiatrie. Peu importe les faits pour eux c’est la faute des médicaments. Et bingo ils viennent vendre des méthodes dites naturelles, hors de prix et nous expliquer qu’il suffit de manger de l’herbe trois fois par jour en faisant des câlins aux arbres.. Il faut aussi comprendre que ce drame a une portée nationale : il fait les gros titres aux États-Unis et ne concerne pas seulement le Massachusetts. Les enjeux financiers sont énormes.