Ni homme, ni femme
Les "autres"
Quand on regarde les résultats de l’enquête sur la santé mentale des étudiants en médecine, on tombe parfois sur des chiffres un peu effrayants - au-delà du problème d’anxiété et de dépression que j’ai déjà abordé hier.
Ici, on est face à une problématique d’idées suicidaires absolument massive.
53% des gens qui ne s’identifient ni à un homme, ni à une femme, déclarent des idées suicidaires sur les 12 derniers mois. Pourquoi, à votre avis ?
J’ai posé la question sur les réseaux sociaux, et la réponse la plus fréquente (de très loin) était de cette mouvance systémique, dont on apprécie tant parler :
“À 2 doigts de comprendre l'impact des phobies de la population à leur égard”
“À cause de la transphobie. De rien.”
En termes de fréquence, beaucoup moins présent mais tout aussi réducteur, la position opposée : les difficultés des “autres” ne sont que le témoin de leur psychopathologie personnelle. Autrement, ils se mettent tout seul là-dedans. J’ai du mal à trouver une bonne citation parmi les commentaires, je pense qu’il faudra se contenter de ça :
Car les personnes en souffrance sont plus à même de remettre en question pas mal de choses dont leur identité de genre.
Le problème, c’est qu’avant même de chercher une explication aux chiffres, il faut savoir si on peut leur faire confiance.
Est-ce que les interrogés qui choisissent “autre” quand on leur propose de choisir leur genre répondent ensuite aux questions avec le même sérieux que ceux qui s’identifient comme homme ou femme ? La réponse est : probablement que non.
Les études les plus fréquemment citées sont les suivantes :
Dans ce papier, les auteurs montrent que l’endroit où le questionnaire est posé a son importance. Quand les questions sont posées sur le réseau social Tumblr, il y a beaucoup, beaucoup moins de trolls qui répondent que quand la question est posée à des joueurs de Fantasy Football (où les joueurs font des équipes imaginaires composées de joueurs connus, et se basent sur les performances des joueurs réels).
Le tableau est assez éloquent. Les commentaires agressifs, et politiques sont bien plus présents parmi les joueurs de Fantasy Football. Je vous mets un extrait du texte traduit :
L’enquête Fantasy Football posait la question suivante : « À quel genre vous identifiez-vous le plus ? » et proposait les options suivantes sous forme de boutons radio : « homme », « femme », « préfère ne pas répondre » et « autre (veuillez préciser) ».
Sur l’ensemble des réponses complètes (N = 56 348), environ 90 % provenaient d’hommes, environ 10 % de femmes, environ 1 % ont refusé de répondre, et environ 2 % – soit 837 répondants au total – ont choisi d’entrer une réponse ouverte dans la catégorie « autre (veuillez préciser) »
Et plus loin :
Beaucoup de ces réponses étaient clairement offensantes ; d’autres entraient dans le détail pour préciser le mécontentement des utilisateurs. Ces utilisateurs indiquaient souvent que la question elle-même – en proposant d’autres options qu’homme et femme – révélait un biais libéral, un manque de bon sens, ou une insulte à la base actuelle d’utilisateurs.
Par exemple, un répondant a écrit : « Arrêtez avec ces conneries libérales dans cette question. J’ai un pénis, donc je suis un homme. Ces conneries “d’identité de genre” que vous vous acharnez à promouvoir me dégoûtent, et vous devriez avoir honte de leur donner ne serait-ce qu’une voix. »
Certains ajoutaient ce commentaire en même temps qu’une identité de genre. Les réponses typiques de ce type incluaient : « vous vous foutez de ma gueule [sic], je suis un homme, je ne m’identifie pas plus ou moins à un homme, je suis un homme » et « 100 % femme – cette question est ridicule ! ».
Sur les 837 réponses « veuillez préciser » au total, 310 (37 %) entraient dans cette catégorie générale.
Dans cette étude, les participants répondent parfois avec des intentions malicieuses, pour rester poli.
L’autre papier dont on entend souvent parler est celui-ci :
Il se base sur des adolescents (environ entre 14 et 18 ans) mais le problème est le même :
Par exemple, 80 %, 76 % et 75 % des jeunes qui présentaient les profils de réponses les plus extrêmes – c’est-à-dire les 0,2 % les plus extrêmes – aux items de dépistage ont également déclaré être respectivement LGBQ, transgenres et handicapés physiques.
Parmi les profils de réponses moins extrêmes – c’est-à-dire en regardant l’extrémité droite de chaque panneau dans la figure 2 –, on observe qu’environ 5 %, 1 % et 2 % des jeunes déclaraient être respectivement LGBQ, transgenres et handicapés : des estimations davantage cohérentes avec les estimations en population générale.
Autrement dit, ceux qui disent s’identifier dans les trois minorités citées répondent parfois n’importe comment – et ne s’identifient en réalité pas du tout.
Est-ce que vous réalisez l’ampleur du problème ? Plus le groupe auquel on propose le questionnaire est opposé aux “spectre des genres”, plus il y a de trolls, moins le questionnaire est valide. C’est un cercle vicieux dont on va avoir du mal à sortir.
Je reviens au papier sur les étudiants en médecine. L’échantillon qui a répondu ne représente que 12% des étudiants interrogés, et dans ces 12%, seulement 1% des participants ont déclaré être d’un “autre” genre.
On a donc affaire à 0,12% des étudiants. Il y a tout simplement trop peu de participants pour déduire quoi que ce soit. Vous notez, au passage, que les femmes répondent plus que les hommes à ce genre de questionnaires.
Autre indice que les 53% d’idées suicidaires ne sont probablement que du bruit : on ne retrouve pas un gradient aussi important de dépression, d’anxiété ou de TCA chez les “autres”.
Le coup de grâce, c’est la comparaison avec Santé Publique France :
Chez les femmes, la prévalence des EDC dans l’année et des symptômes dépressifs actuels est deux fois plus importante chez les bisexuelles ou lesbiennes que chez les hétérosexuelles (respectivement 13,4% vs 7,8% et 24,0% vs 12,6%) tout comme la prévalence des pensées suicidaires (13,0% vs 5,0%).
Chez les hommes également, les prévalences des symptômes dépressifs actuels (8,3% vs 3,6%) […] et des idées suicidaires (9,5% vs 3,7%) sont plus de deux fois plus importantes chez les gays ou bisexuels que chez les hétérosexuels.
Ce n’est pas la même population, mais je n’ai pas d’équivalent strict – ce proxy suffit pour le moment. On est très loin des 53% dans la population générale, et les ordres de grandeur avec les autres chiffres de l’étude ne sont pas bons. Je vous coupe l’herbe sous le pieds, je suis bien au courant de cette revue sur la santé mentale des transgenres et des “non-binaires”, les problèmes sont similaires.
Avant de s’affoler et de commencer à chercher des raisons à tel ou tel phénomène, il convient donc de regarder si les chiffres auxquels on a accès sont pertinents. Jusqu’à preuve du contraire, il n’y a que du bruit.
Pour être tout à fait honnête, l’ensemble de l’étude est un véritable clusterfuck de choses qui ne vont pas. Le point culminant est peut-être avec les “recommandations pour la santé globale”.
Ah oui, ce qu’il nous manque, c’est des campagnes de communication sur la santé mentale.
Je peux vous garantir deux choses :
Il existe une population de gens qui suffoquent de voir la santé mentale à toutes les sauces.
Plus on leur forcera la santé mentale dans le gosier, plus ils discrimineront. On ne peut pas convaincre tous les gens qui ne sont pas d’accord avec de la “sensibilisation”.
Mon livre est disponible sur Amazon, la Fnac et en librairie. Les deux liens sont affiliés.









Est-ce moi ou dans votre paragraphe sur les données de Santé Publique France vous comparez les données en fonction de l'orientation sexuelle des répondants alors que le sujet initial porte sur l'identité de genre, en particulier les répondants "ni hommes ni femmes"?
Je veux bien qu'on interroge la rigueur de ce genre d'études mais là on confond tout, même si on sait que la communauté LGBT au sens large est en moyenne plus vulnérable que la population générale.
Il va falloir peut-être se sensibiliser un peu plus sur ces questions.
Bah pour le coup, pour avoir fait ces études je trouve que ce qui est proposé dans l'encadré rouge est vachement pertinent... Peut-être que ça va saouler des gens, mais en fait ça reste de la prévention et je trouve ça plutôt important de prendre soin des étudiants en santé.
J'ai fini mon internat il y a seulement 3 ans et pas une seule fois je n'ai été sensibilisée à tout cela, pas une seule fois on ne m'a présenté les dispositifs d'aide et de soutien auxquels je pourrais avoir accès, le seul truc que j'ai eu c'est un unique rdv à la médecine du travail en début d'internat pour regarder si j'étais bien vaccinée. Donc en fait vu que l'on part de 0 sur cette population spécifique tout de même fortement exposée à plein de stresseurs cela ne me parait pas excessif. Peut-être que les 2 facs que j'ai fréquenté étaient particulièrement déficitaires en prévention cela dit, je ne dispose pas d'assez d'éléments pour écarter cette possibilité et comme un témoignage n'a pas vocation de preuve scientifiquement...
Après on s'étonne de retrouver des professionnels de santé qui craquent, n'ont aucune gestion du stress ou émotionnelle, passent leur nerfs sur tout ce qui bougent, se harcèlent les uns les autres, ont l'intelligence émotionnelle de bulots desséchés et j'en passe... Si personne ne leur a jamais donné les clefs c'est assez normal. Moi-même j'étais une buse dans tout ça avant d'aller en thérapie et de l'apprendre. (bon après il est vrai que le système du public est assez maltraitant dans son ensemble donc ça joue aussi, tout n'est pas qu'une question d'individu et de développement de compétences émotionnelles)
Après étant justement spécialisée en prévention j'ai sûrement un biais ^^
Le problème ce n'est pas la prévention c'est comment on la fait et si les personnes responsables des campagnes de prévention font n'importe quoi, sans se baser sur des pratiques ayant fait leurs preuves c'est effectivement ennuyeux.
Sinon plusieurs personnes (et j'en fait partie) vous ont suggéré justement que l'échantillon n'était peut-être pas représentatif de la population (c'est souvent le cas pour ce type de questionnaire auto-administré et volontaire - désolée je n'ai plus les sources de cette info, c'est quelque part dans mes cours). Ce serait bien de tenir compte aussi des réponses intelligentes au lieu de pointer du doigt uniquement les réponses "émotionnelles" et orientées. Vous n'êtes pas le seul de l'internet à être capable de fournir des réflexions qui se tiennent.