Un combat perdu
J’ai traversé plus d’échecs que de succès. Voici le dernier de la liste.
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— Je refuse de vous délivrer l’Ozempic : il faut une ordonnance d’un médecin.
— Mais l’ordonnance vient d’un médecin.
— Le Dr Sikorav n’est pas un médecin, il n’a pas le droit de prescrire de l’Ozempic.
— Quoi ?
— Je refuse, c’est tout.
— Et pourquoi l’avez-vous délivré le mois dernier ?
— Je me suis trompée. Vous avez de la chance que je ne vous demande pas de remboursement.
— Comment va faire ma fille ? Sans Ozempic, la clozapine lui fait prendre deux kilos par mois. Elle finit par l’arrêter, se retrouve hospitalisée pendant trois mois, et on recommence. Elle se dégrade à chaque fois.
— C’est comme ça, c’est tout. Le Dr Sikorav devrait être radié de toute façon.
— OK, j’irai ailleurs.
La mère va dans une autre pharmacie. Au comptoir, on lui explique que, pour délivrer l’Ozempic, le pharmacien a besoin de l’ordonnance précédente, avec la mention « refus de délivrance » écrite dessus par la pharmacienne.
Elle appelle la pharmacie et tombe sur la même pharmacienne, qui lui explique qu’elle ne lui délivrera pas l’ordonnance avec la mention demandée.
« Je refuse de vous écrire que je refuse la délivrance. Par contre, est-ce que vous continuerez à venir prendre les crèmes non remboursées pour votre mari ? »
Sans commentaire. Je dois faire une nouvelle ordonnance, la mère finit par récupérer l’Ozempic, tout se termine bien.
« Vous voyez, c’est exactement à cause de ce genre de connards que tout est parti en l’air. Et c’est à cause d’eux que je m’en vais. »
C’est ce que Maxime, mon assistant médical, a répondu à la mère de la patiente quand elle nous a raconté cette histoire. Pour tout vous dire, je ne m’en étais même pas rendu compte. Mais il a raison.
Si certaines pharmacies n’avaient pas signalé à l’Ordre des médecins et à la CPAM que j’étais en train de prescrire « dangereusement », il n’y aurait jamais eu de contrôle.
Si elles avaient délivré les traitements en prenant la peine de lire les études que je leur avais envoyées, mes patients n’auraient jamais été mis en difficulté.
Je n’aurais pas contacté l’ARS, l’Ordre des pharmaciens ou la Haute Autorité de santé, qui ne m’ont rien répondu, ou n’importe quoi. Je n’aurais pas eu besoin d’aller sur les réseaux sociaux pour continuer ce combat. Et je n’aurais pas été accusé d’être décompensé, car, encore une fois, je suis arrivé sur les réseaux à cause de cette situation. Ça ne s’est pas fait dans l’autre sens, contrairement à ce que certains disent parfois. J’avais déjà la CPAM et les pharmacies dans les pattes.
Je n’aurais pas eu besoin d’écrire un livre et je n’aurais même pas lancé ce blog. J’aurais continué à faire ce que je faisais et qui me suffisait amplement : soigner des malades.
Il n’y aurait pas eu cet acharnement de la CPAM et Maxime n’aurait pas été en arrêt pendant des mois. Peut-être, allez savoir, qu’il n’y aurait pas eu non plus ces histoires de cartes professionnelles perdues pendant des semaines. Je n’aurais pas eu à payer des frais d’avocats exorbitants ni à annuler des centaines de consultations.
Mais c’est arrivé et, à chaque étape, c’est une défaite supplémentaire.
Je me suis lancé dans ce combat il y a quatre ans, persuadé que la CPAM allait finir par reculer. Pour le moment, j’ai eu tort sur toute la ligne.
Le livre circule plutôt bien. Dans un domaine saturé, atteindre les 6 000 exemplaires est une performance honorable. Mais c’est loin, très loin d’être suffisant pour changer les mentalités, et encore moins les pratiques.
Aujourd’hui, c’est au tour de Maxime de partir. Je ne peux plus le payer. Il est salarié ; avec cette histoire, les rentrées d’argent sont trop erratiques et la charge administrative est trop importante. Je ne m’en sors plus. Une fois que je l’aurai payé, je ne serai pas loin des 100 000 € de dettes.
Mais il y a pire : presque la moitié des consultations vont sauter. Je suis face à un choix sans bonne solution : continuer mes consultations aux horaires habituels, abandonner un patient sur deux — comment les choisir ? — et exposer ma famille à des difficultés financières étouffantes ; ou augmenter mon temps de consultation et faillir une fois de plus à un engagement que je n’ai toujours pas tenu : passer du temps avec ma femme et mes enfants.
Avec son départ, Maxime emmène bien plus que des horaires de consultation. Son avis a tiré plus d’un malade du pétrin. Son soutien m’a aidé à tenir dans la tempête d’emmerdes qui s’est mise entre les patients et nous. Il va leur manquer autant qu’à moi.
La prochaine épreuve est en novembre. Je vais plaider devant le tribunal pour faire annuler 21 000 € d’amendes non justifiées. Ce n’est rien comparé à ce que j’ai perdu indirectement jusqu’ici. Mais si je suis condamné, ça veut dire qu’on peut me demander de payer les traitements des patients à chaque fois, et je n’en ai pas les moyens. Il ne me restera plus qu’à me mettre en secteur 3, condamnant à mon tour les patients les plus démunis — qui composent la majorité, sinon la totalité, de ma patientèle.
Il n’est pas question de lancer une nouvelle cagnotte — et je suis toujours en train de rembourser les 800 € issus de la précédente. Je n’aurais même pas dû la lancer, je pense que j’ai paniqué. Votre soutien me suffit.
Je ne suis même pas sûr de savoir pourquoi je vous écris ça maintenant. La CPAM, les pharmaciens, l’ARS… Les nouveaux arrivants ne connaissent pas l’histoire, les anciens n’en peuvent sûrement plus de l’entendre. Peut-être parce qu’à chaque nouvelle défaite, je suis fier de continuer à me battre — mais la limite entre la persévérance et la folie se fait de plus en plus fine.
À côté de ça, il faut bien dire que c’est un chemin que j’ai choisi tout seul. Dès le début, Clara a tout fait pour m’en détourner :
« Tu n’as qu’à prescrire comme les autres. On n’a pas à se sacrifier pour les patients. Tu donnes déjà bien assez. »
J’ai insisté, elle m’a laissé faire. Elle sait qu’il y a des combats qu’elle ne pourra pas gagner. Le dévouement que j’ai pour les malades et cette conviction obsédante lui plaisent autant qu’ils l’effraient.
Je peux aussi m’en vouloir : j’aurais pu faire mieux que ça. Peut-être qu’en m’y prenant différemment, j’aurais pu dialoguer avec les pharmacies ; qu’en étant moins clivant sur les réseaux, il n’y aurait pas eu autant de signalements à l’Ordre des médecins ; que la CPAM aurait lâché l’affaire si je n’avais pas constamment mis de l’huile sur le feu.
Il est, bien sûr, impossible de savoir.
Mais je pense que c’est une bonne façon de conclure. Si j’ai vexé ou indigné des gens, n’y voyez pas de la malice : ce n’était que de la maladresse. Je ne vais pas changer mon discours, mais je peux sûrement faire en sorte qu’il soit mieux reçu.
D’ici là, je présente mes excuses à ceux qui se reconnaîtront. Là aussi, Clara m’avait prévenu.
D’habitude, elle relit tous les articles et corrige les fautes d’orthographe. J’ai horreur des fautes d’orthographe. J’ai trop honte de moi pour lui faire relire celui-là. Il faudra m’excuser pour celles qui restent.
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Pourquoi vouloir rendre l'argent de la cagnotte ? Je sais que c'est peu, mais c'est la ? Quand on donne c'est de bon cœur...
Ce post me fait flipper. Si on peut vous aidez, dites nous ce qui est possible a notre échelle.
Courage
Vous êtes ce dont la psychiatrie a besoin
Vous questionnez des problèmes figés depuis des décennies
Il est difficile d’être le traceur, et vous n’imposez jamais votre façon de faire, vous proposez, vous ouvrez les débats
Soyez fier de vous
Protégez votre famille
Votre livre est formidable
Merci