Une autre façon de faire de la thérapie
Je suis dans le doute
Je ne suis pas du tout sûr de moi sur ce coup-là, donc n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.
Quand j’étais interne, je me suis rendu compte que ce qu’on apprenait de la pharmacologie était au mieux trop simplifié, au pire complètement faux.
Plus ça va, plus je pense que je suis en train de faire la même chose avec la psychothérapie.
J’ai vu une patiente il y a quelques jours, que j’appellerai Gertrude. Elle a 35 ans. Elle souffre d’une schizophrénie. Plus précisément, la schizophrénie a défini sa vie pendant les 25 premières années de son existence, jusqu’à ce qu’elle tombe sur un psychiatre qui la mette sous clozapine. Elle voyait son corps se déchirer, sa chair se nécrosait devant elle à chaque fois qu’elle passait devant un miroir. On a failli la perdre plus d’une fois.
Elle est en couple, elle a des enfants, sa vie se passe bien. Les soignants autour d’elle sont nombreux, elle voit son psychologue régulièrement, mais elle est sortie du gouffre. Elle a traversé des épreuves qui ne peuvent même pas être imaginées pour la plupart d’entre nous.
Au dernier entretien, elle m’annonce que son père a un cancer. Un cancer de la prostate. Stade 3. Elle est dévastée : il est une personne ressource depuis sa naissance.
Le pronostic d’un cancer ne se limite pas à son stade : certains cancers stade 1 sont létaux en quelques mois, alors que d’autres, même métastasés, ont un excellent pronostic. Mais tout les soignants qui l’entourent se sont affolés. Parmi eux, la psychologue : elles ont convenu de se voir une fois par semaine – sous réserve que je sois d’accord pour que les séances augmentent.
Le conjoint, lui, n’est pas inquiet. Il m’annonce qu’il sera présent pour sa femme. Il fera le nécessaire.
La patiente est inquiète. Elle demande à majorer les doses de benzodiazépines – du Xanax. Elle appréhende trop la suite. Le problème, c’est qu’elle est déjà un peu sédatée quand je la vois : elle a déjà augmenté les doses elle-même.
Quand j’ai vu Gertrude empaffée par du Xanax parce qu’elle anticipait l’angoisse d’un événement qui fait partie intégrante de l’expérience humaine, je me suis dit que j’allais faire autrement.
Je lui ai annoncé qu’on ne toucherait pas aux doses de Xanax. Si son père est effectivement en fin de vie, je ne veux pas qu’il parte en se souvenant de sa fille comme d’un zombie.
Je lui ai dit que je n’étais pas d’accord pour augmenter les séances avec la psychologue. Si elle a du temps libre, elle peut très bien le passer avec son père ou ses proches. Elle fait de la thérapie depuis qu’elle a 6 ans, il est grand temps de prendre un peu de distance avec ce concept.
Je lui ai dit que la maladie, la mort, et le deuil ont traversé l’être humain depuis la nuit des temps. Les parents ont enterré la moitié de leurs enfants avant leur 15 ans pendant des millénaires. Et ceux d’entre nous qui ont eu le bonheur de grandir avec leurs parents auront le malheur de les voir partir.
Je lui ai dit qu’elle avait été mise à l’épreuve comme peu de femmes l’ont été. Qu’elle en était sortie. Et qu’elle était assez forte pour affronter cette nouvelle étape.
Elle n’a pas besoin de psychologue.
Elle n’a pas besoin de Xanax.
Elle n’a pas besoin de moi.
Elle a déjà tout ce qu’il faut. Elle s’est battue pour l’avoir.
Elle a besoin de son mari, qui sera là pour elle.
Et elle a besoin d’être là pour son père.
Et vous ? Vous auriez dit quoi ?
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Je n'étais pas là mais à vous lire on pourrait penser que vous avez imposé un narratif, avec de bonnes intentions cela va sans dire.
One ne sait pas où la patiente en est, on n'a pas d'aperçu du processus de pensée.
C'est toujours porteur d'aller chercher des ressources et d'essayer de les transposer à d'autres situations mais si vous le faites vous même à la place de la patiente :
- l'impact n'est pas le même et votre statut rend difficile d'évaluer le degré d'appropriation par la patiente. On a tendance à être d'accord avec le médecin, au moins devant lui. Vous favorisez aussi un locus of control externe.
- vous prenez une part de responsabilité si la situation se dégrade. Or, les prédictions ne sont que des prédictions et personne ne sait de quoi l'avenir est fait.
Imaginons que l'état de la patiente s'aggrave, vous risquez de créer un sentiment de culpabilité qui pourrait enrtaver le recours aux soins.
C'est difficile de donner son avis sur une situation lorsque l'on a pas tous les éléments mais ce serait les points de vigilance sur lesquels je m'attatderais.
vous semblez très rassurant, valorisant pour la patiente
et c'est certainement ce que j'aurais aimé entendre de votre part à sa place
mais cela n'empêche la déstabilisation casi certaine de la patiente en ce moment même si elle a pu fonder une famille avec des enfants et un mari soutenant et présent.
pour elle et rien que pour elle il me semble qu'un espace où elle puisse se sentir libre avec un professionnel de parler ou pas peut justement lui permettre d'avoir des échanges de qualités, plus ancrés, plus apaisés avec son père durant cette période.
c'est mon humble avis
merci Monsieur Sikorav